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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/196

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à vingt-trois journées de marche au sud. Le plaideur, obligé de se rendre au tribunal le jour où son affaire est appelée pour la première fois, se voit forcé d’attendre son tour pendant douze ou quinze audiences, c’est-à-dire cinq ou six semaines, quelquefois plusieurs mois. On s’imagine sans peine les plaintes qu’il exhale durant tout ce temps.

Le fonctionnement régulier de la nouvelle organisation judiciaire sera facilement assuré par quelques augmentations de personnel. Mais on conçoit sans peine qu’à une pareille institution, entourée de détracteurs et d’adversaires, privée d’un contrôle supérieur et d’une impulsion hiérarchique, il ne suffît pas d’accomplir paisiblement sa tâche quotidienne, comme le fait une vieille administration maintenue et protégée par des règlemens éprouvés et la haute surveillance d’un garde des sceaux. Il fallait que l’esprit de corps remplaçât la direction qui ne peut venir d’en haut. Comment les juges européens s’entendraient-ils entre eux ? Dans quels termes sauraient-ils se mettre avec leurs collègues indigènes ? Quelle attitude prendraient-ils vis-à-vis des pouvoirs établis, du vice-roi, du corps consulaire ? Autant de questions auxquelles l’expérience seule pouvait répondre et semble avoir répondu d’une manière satisfaisante.

Dans leurs rapports entre eux, les magistrats ont apporté en général une déférence réciproque ; nos compatriotes notamment ont eu à se féliciter des égards que leur ont témoignés leurs collaborateurs étrangers, les Allemands surtout, ce qui ne surprendra pas les Français ayant longtemps résidé hors d’Europe. Une légitime considération devait entourer d’ailleurs les hommes choisis avec autant de tact que de bonheur par M. Dufaure, alors garde des sceaux. Jamais l’union ne fut plus nécessaire, car c’est à cette condition seule que la majorité appartient réellement aux Européens, non-seulement à l’audience, mais dans les assemblées générales convoquées pour statuer sur des questions de roulement, de règlemens et de discipline de la plus haute importance. Si l’on réfléchit en effet que les étrangers ont 5 voix sur 7 au tribunal et 7 voix sur 11 à la cour, on voit qu’il suffit d’une voix égarée dans un cas, et de deux dans l’autre, pour rétablir l’égalité au profit des indigènes, qui votent avec discipline. Cet inconvénient s’est manifesté notamment à propos de l’élection des vice-présidens, qui, par suite de la division des voix européennes, a été décidée par l’élément indigène et suivant les préférences du khédive. Au surplus, si des divisions intestines ont menacé d’éclater, elles n’ont jamais abouti à un véritable conflit, et la cour s’est trouvée unie dans un sentiment d’ordre et de solidarité quand elle s’est vue contrainte par