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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/187

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Ceux-ci avaient pensé que la Russie voudrait présenter le changement qu’elle projetait comme une conséquence et un développement de la stipulation du traité d’Andrinople qui a ouvert les détroits et la Mer-Noire aux navires marchands de toutes les nations, et demanderait que les mêmes eaux fussent également ouvertes à toutes les marines de guerre. Il n’en est rien. Ce que la Russie songe à demander, c’est la liberté pour ses futurs navires de guerre de passer de la Mer-Noire dans la Méditerranée, mais non pas pour les autres navires de guerre la liberté de passer de la Méditerranée dans la Mer-Noire. La Russie et la Turquie possédant à elles deux la totalité des côtes de la Mer-Noire, cette mer doit être et doit demeurer une mer fermée, c’est-à-dire dans les eaux de laquelle les puissances riveraines ont seules le droit d’avoir des bâtimens de guerre. Aucune inégalité ne pouvant exister entre les deux nations, les bâtimens de guerre russes devraient avoir, comme les bâtimens turcs, la facilité de sortir de la Mer-Noire : les détroits ne seraient plus fermés qu’aux autres marines de guerre. S’il est exact que, dans le traité de paix, la Russie exige la cession sur la côte asiatique de la mer de Marmara d’un mouillage et d’un dépôt de charbon et de matériel, semblable au dépôt que le gouvernement italien lui a concédé à Villefranche, sur les côtes de Ligurie, on doit voir dans ce fait la confirmation du grave changement que le gouvernement russe voudrait introduire dans la réglementation des détroits.

Cette théorie des mers fermées est du reste depuis longtemps une des doctrines favorites de la cour de Saint-Pétersbourg. La Russie l’a appliquée à la mer Caspienne, où elle a interdit à la Perse d’entretenir aucun navire, soit de guerre, soit même de commerce. Elle a essayé à diverses reprises de l’étendre à la mer Baltique. Lorsque l’empereur Alexandre Ier, après la paix de Tilsitt, rompit avec l’Angleterre, il invoqua comme griefs principaux le rejet de sa médiation et surtout la destruction de la flotte danoise dans le port de Copenhague par la flotte anglaise, et la note remise par le comte Romanzof à lord Leveson Gower, ambassadeur d’Angleterre, insista sur le juste mécontentement de l’empereur, « qui, au su de l’Angleterre, était un des garans de la tranquillité de la Baltique, qui est une mer fermée. » L’ambassadeur anglais répliqua que l’Angleterre « n’avait jamais reconnu de droits exclusifs, et que, quelles que fussent les prétentions de la Russie au titre de garante de la sûreté de cette mer, son silence lors de la clôture au pavillon britannique des ports, depuis Lübeck jusqu’à Memel, paraissait en être l’abandon ouvert. » S’il faut en croire des bruits qui ont peut-être pour origine une ; indiscrétion calculée, les cours de Copenhague et de Stockholm auraient récemment été sondées sur l’opportunité, en cas de réunion d’un congrès, de faire déclarer la fermeture de