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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/152

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À Chèn-nan, soit à quatre journées de Ta-li-fou, on affirme à M. Margary que la population de cette dernière ville est très hostile aux étrangers. Les mandarins qui l’accompagnent veulent le dissuader d’y pénétrer. Loin de s’effrayer, le voyageur désire connaître par lui-même les véritables dispositions des habitans, et les accoutumer ainsi à la vue des Européens. Le 16 décembre, il entre hardiment à Ta-li-fou, et écrit sur son journal : Veni, vidi, vici.

Dès le lendemain, M. Margary, accompagné d’un officier en grand uniforme, escorté d’une compagnie de soldats, se met en route pour le yamen où réside le premier magistrat de la ville, un général tartare. Partout les postes lui rendent les honneurs militaires, et trois coups de canon saluent son entrée dans la résidence officielle. Quelle n’est pas la surprise du jeune Anglais ! celui qu’on lui avait dit de redouter le reçoit avec une politesse exquise, comme recevrait un gentilhomme grand seigneur et bien élevé. Il félicite M. Margary sur sa connaissance de la langue chinoise et de son courage à entreprendre un tel voyage. « J’espère, ajoute le général, qu’à votre retour ici vous passerez quelque temps à Ta-li-fou. Il est fort naturel que vous connaissiez bien les pays que vous visitez ; quant à moi, si j’allais chez vous, je n’agirais pas autrement. Lorsque vous reviendrez, vous trouverez pour vous et le colonel Browne un logement préparé. »

Très surpris de cette réception, M. Margary sortit tout joyeux du yamen. Lorsqu’il se promena ensuite dans la plus grande rue de la ville, la foule vint le regarder avec une curiosité presque polie. Il y fuma un cigare, causa avec quelques marchands et prit un malin plaisir à les étonner en parlant leur langage. Ici il faut admirer l’énergie du caractère anglais. Au lieu de prendre un repos assuré et qui lui était nécessaire après tant de fatigues, dès le lendemain, 18 décembre, M. Margary se remettait en route pour la frontière birmane. Il semble, hélas ! qu’un funeste empressement le précipite en quelque sorte au-devant de la fin tragique que rien jusqu’à présent ne peut lui faire soupçonner. La voie qu’il suit en quittant Ta-li-fou est superbe : quoique entourée de hautes montagnes, elle n’a rien des horreurs de la nature bouleversée du Yunnan. On y voit peu de villages, à peine quelques fermes, mais de vastes espaces couverts de jungles, attendant peut-être depuis la création du monde des bras qui les défrichent et les transforment en fécondes récoltes. Les animaux malfaisans abondent dans ces solitudes. Un jour, en traversant une vallée légèrement ondulée, les Chinois de l’escorte s’imaginent découvrir des chevreuils. « Des chevreuils ! des chevreuils ! s’écrient-ils. » M. Margary dépose le livre qu’il lisait, saisit un fusil de chasse qu’il charge avec du plomb n° 4, et court vers les animaux, tout en s’effaçant et en marchant sans bruit dans les hautes herbes.