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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/146

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cessa jusqu’au 25 d’écrire son journal officiel. Les notes qu’il trace jusqu’à cette date sont au crayon et presque indéchiffrables. A Yu-ping-hsien, autrefois grande ville, une agréable rencontre releva heureusement son moral fort abattu. Le premier magistrat de cette cité était un de ses anciens amis, l’interprète chinois de la légation anglaise à Pékin ! Le fonctionnaire indigène fit tirer trois coups de canon pour rendre hommage à son visiteur, l’obligeant, en outre, à venir prendre quelques jours de repos à la préfecture. M. Margary accepta, revêtit son uniforme de gala et arriva en chaise au yamen, où une foule empressée de voir « l’étranger » s’était rendue. « La ville, dit M. Margary, m’offrit le triste spectacle de la désolation. Il y a dix ans, les tribus barbares qui habitent les montagnes du nord s’abattirent sur la malheureuse cité, et tuèrent 20,000 de ses habitans. Depuis lors, la mort semble y régner. Seul, le quartier de la ville où me fit conduire mon hôte présente un peu d’animation. J’entrai dans la salle de réception, qui n’est en somme qu’un lieu public où les Chinois sont libres de pénétrer quand bon leur semble et à toute heure du jour. C’est une étrange coutume ! Même en traitant d’affaires politiques, on ne peut écarter une foule avide de vous voir et de vous entendre. Un mandarin n’oserait pas déclarer qu’il veut être seul, et même on peut affirmer que la curiosité de ses subordonnés paraît extrêmement lui plaire. Un divan est placé au fond de ces salles de réception dont quelques chaises recouvertes d’étoffe rouge complètent l’ameublement. Le premier magistrat occupe le centre du divan, et ses employés, par rang de grade, se groupent autour de lui sur les chaises. A quatre heures, une table carrée fut apportée devant moi, et un festin m’y fut servi. C’était un très bon petit dîner, et je m’empressai de montrer aux curieux qui nous entouraient avec quelle dextérité je me servais, en guise de fourchette, des bâtonnets chinois. Les mets nous furent offerts dans des bols, selon l’usage. Je mangeai quelques champignons qui baignaient grassement dans une sorte de bouillon, du mouton préparé de deux façons différentes, ainsi que du poulet. Le dernier plat était composé d’un gros morceau de porc auquel, comme toujours, je m’abstins de toucher. Pas de pain, bien entendu, mais du riz à l’eau ; je sais l’engloutir avec une merveilleuse rapidité, tout en faisant une pause pour l’assaisonner d’un peu de viande ou d’une sauce bien relevée. »

Mieux portant après ce repas, M. Margary écrivait le 26 octobre à sa famille : « Je suis en retard, mais je vais faire de prodigieux efforts pour être le 30 novembre à ma destination. Quel ne sera pas mon bonheur lorsque je rencontrerai le colonel Browne et son escorte, lorsque j’aurai des nouvelles d’Europe ! Il me faut passer encore sept longues semaines sans que j’entende parler de vous ! ..