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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/131

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publiquement des marins de la commune, dont Latappy disait dans l’intimité à Cluseret : « Il n’y a rien à faire de ce troupeau de soulards. »

Latappy, fort découragé par la déplorable tenue des équipages embarqués à bord des canonnières, ne s’en occupait guère et rêvait de former un corps de fusiliers marins. Lorsqu’il parla de son projet à la commission exécutive, il apprit que ce corps existait et se mouvait en dehors de son autorité. En effet, dès le début de l’insurrection, pendant que le comité central fonctionnait encore officiellement et que l’on se préparait, sans mystère, à marcher sur Versailles pour enlever l’assemblée et envoyer M. Thiers rejoindre le général Lecomte, un certain Américain nommé Block, ancien volontaire dans la guerre de sécession, avait, vaille que vaille, organisée la mairie du Xe arrondissement un prétendu corps d’élite qu’il appelait les marins de la garde nationale. On avait fait des affiches, promis une haute paie ; quelques hommes, alléchés par des distributions d’eau-de-vie et une avance de solde, étaient venus se ranger sous les ordres du « colonel Block. » Celui-ci se pavanait dans un costume invraisemblable, accueillait ses recrues avec une sérénité froide, leur baragouinait quelques mots de français, et, pour le reste, s’en rapportait aveuglément à un capitaine Régnier, ancien bateleur forain qui, familier avec tous les « bonimens » des tréteaux, avait la langue bien pendue, et dont le principal talent paraît avoir été de jongler avec deux fusils armés de baïonnettes sans jamais se blesser ; à ces deux personnages se joignait un officier-payeur du nom de Peuchot, qui avait l’art plus sérieux de jongler avec les chiffres. Grâce à lui, les effectifs étaient toujours considérables, les sommes versées sur la vue des états par la commission des finances ne l’étaient pas moins, ce qui permettait au colonel, au capitaine, au trésorier de descendre gaîment « le fleuve de la vie. »

Le bataillon des marins de la garde nationale n’a jamais eu, au maximum, plus de trois cent trente et un hommes sous les armes, dont la majeure partie était empruntée au mariniers du canal Saint-Martin, et à d’anciens soldats libérés du service, réduits par la misère menaçante, par le chômage général, à ramasser du pain où ils en trouvaient. Ces hommes furent braves et bien autrement solides sous le feu que les carapatas des canonnières. Ils se conduisirent très convenablement à la défense des ouvrages d’Issy et des Moulineaux. Là, ils se trouvèrent face à face avec de véritables matelots appartenant au 1er régiment de fusiliers marins, et ils n’eurent point à se louer de l’accueil qu’ils en reçurent. Nos marins, exaspérés de voir leur uniforme souillé par les insurgés qui s’en étaient affublés ; , furent sans merci et ne firent point de quartier. Cela rendit les