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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/126

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immédiatement qu’il fallait tirer parti de cette circonstance pour se garnir un peu les goussets. Ces deux ingénieux personnages, forts du droit des marins qu’ils représentaient, parvinrent à se faire avancer par la commission des finances deux mois de solde pour leurs hommes, à chacun desquels ils remirent dix francs. Le reste fut considéré par eux comme le fruit de leurs économies. Les marins, ayant reçu quelque argent, ne firent plus aucune objection aux ordres de départ. La flottille, pavoisée de rouge, appareilla aux cris de : Vive la commune ! Durassier commandait, et, pour ne pas compromettre, dès le premier jour, les victoires qu’il entrevoyait dans l’avenir, il se contenta de descendre la Seine jusqu’au pont de la Concorde et mouilla en aval, le long des berges parallèles au cours la Reine. Le soir, les journaux annonçaient : « La flottille de la commune, montée par nos braves marins, a commencé aujourd’hui ses opérations militaires ; les Versailleux n’ont qu’à bien se tenir ! » Recommandation inutile, « les Versailleux » se tenaient bien.

Le 13 avril, la flottille démarra, glissa jusqu’au Point-du-Jour et s’embossa sous les arches du pont-viaduc. C’était là une bonne position, les piliers du pont servaient en quelque sorte de remparts derrière lesquels on pouvait s’abriter, La batterie n° 5, devenue la Commune, l’Estoc, la Claymore, l’Escopette, la Liberté, le Perrier, représentaient une force très mobile, redoutable si elle eût été bien employée, qui pouvait nous causer et parfois nous causa de graves préjudices. Chaque canonnière chargeait sa pièce à longue portée sous la protection du pont-viaduc, puis, forçant de vapeur, s’avançait à toute vitesse jusqu’à une distance de 600 mètres, envoyait son coup de canon et revenait rapidement à son point de départ, où elle pouvait recharger tranquillement, loin des projectiles de l’armée française ; imitant de la sorte la prudente manœuvre des cavaliers arabes, qui se lancent au galop sur l’ennemi, lâchent un coup de pistolet, tournent bride et s’enfuient. L’objectif des canonnières était Breteuil et Brimborion, qui gardaient le silence par la bonne raison que les batteries que l’on y construisait n’étaient pas encore armées. Cela donnait grand courage aux mariniers communards, et souvent la Liberté, commandée par un employé du chemin de fer du Nord, nommé Besche, parada jusqu’au pont détruit de Billancourt et prit plaisir à canonner le Bas-Meudon, où nulle troupe française n’apparaissait. Plus tard, on déchanta et l’on fut moins hardi.

Pendant que la commune travaillait à faire le bonheur de l’humanité en incarcérant des prêtres, des magistrats et des gendarmes, en abolissant le notariat, en dévalisant quelques hôtels particuliers et en défonçant tous les tonneaux de vin qu’elle pouvait offrir à ses soldats toujours altérés, elle semblait oublier un peu ses