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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 26.djvu/104

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Une voiture attendait devant la gare, une bonne grande calèche, traînée par deux chevaux plus vigoureux qu’élégans.

— On va bien à la maison, Quentin ? reprit M. Walrey, s’adressant au cocher. Ma mère ?…

— Madame est encore levée pour recevoir monsieur et la jeune dame, répondit le gros Flamand interpellé.

Que madame fût debout à minuit, c’était évidemment un fait insolite. Mme Walrey la mère, vieille et infirme, n’avait pu faire le voyage de Paris pour assister au mariage de son fils. Elle avait écrit à Manuela une lettre empreinte de bonté certainement, mais qui révélait une instruction médiocre ; à cette lettre étaient joints de vieux bijoux d’argent d’une forme curieuse et toute primitive : — les seuls, expliquait-elle, qu’elle eût jamais possédés. Elle les tenait de sa grand’mère. Peut-être n’en trouverait-on pas de pareils à Paris.

— Quand je quitte ma mère, ne fût-ce qu’un jour, je suis toujours inquiet, dit M. Walrey en s’asseyant dans la voiture auprès de sa femme. Elle est si maladive ! — Vous l’aimerez, reprit-il au bout d’un instant. D’abord sa simplicité vous étonnera peut-être, quoique je vous aie avertie. Ma mère n’était plus jeune quand la position de son mari a changé tout à coup. Pour son compte, elle est restée la même, et c’était ce qu’elle pouvait faire de mieux.

La voiture, roulant toujours dans la boue, passa devant un double pont-levis d’aspect sinistre, puis le long des fortifications ; elle suivit enfin ce qui paraissait être le bord d’un canal. Au bout de vingt minutes environ, elle atteignit une grille grande ouverte, et entra dans une vaste cour symétriquement encadrée d’arbres verts. Sur le perron de la maison, qui ne présentait aucun caractère architectural, n’étant ni château ni villa, mais dont toutes les fenêtres, presque aussi nombreuses que celles d’une fabrique, étaient éclairées en signe d’accueil, une petite femme, très simplement vêtue de laine noire, se tenait appuyée à l’épaule d’une servante. Elle fit quelques pas vers la nouvelle arrivée en boitant tout bas, et lui dit d’une voix lente et douce, avec un accent local très prononcé : — Vous êtes la bienvenue chez vous, ma fille.

Th. Bentzon.

{La troisième partis au prochain n°.)