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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/956

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de sa prison, et tout finit bien, sauf pour le traître, qui va mourir de consomption au fond d’une petite ville de la Poméranie.

On le voit, ce qui nuit au mérite de ce roman, c’est l’introduction d’élémens purement imaginaires au milieu de détails vrais et fidèlement observés. C’est également ce côté chimérique qui gâte l’intérêt dans le Comte Orphée et la Maison Vidalin, et ceci nous permet, en manière de conclusion, de tirer de l’examen de ces trois œuvres une dernière observation. Aujourd’hui nous avons perdu l’habitude et le goût du romanesque, et de plus en plus, pour nous, le principal attrait d’un roman gît dans l’étude exacte et sincère de la nature. Pour qu’une œuvre d’imagination nous charme ou nous émeuve, il faut que tous les élémens qui la composent, — situations, caractères et paysages, — aient une franche saveur de vérité. Nous exigeons que l’auteur nous persuade que « c’est arrivé, » et comme nous appartenons à une civilisation vieillie, comme nous n’avons plus la crédulité naïve des enfans qui prennent un plaisir extrême aux contes les plus invraisemblables, nous devenons de plus en plus difficiles sur le choix des procédés employés par le conteur pour nous donner l’illusion de la vie réelle. Les idéalistes à outrance objecteront sans doute que c’est là un signe de décadence et de décrépitude. Sans entamer une discussion sur ce point, bornons-nous à constater cette évolution du goût littéraire. Les héros imaginaires qu’un romancier tire de son cerveau comme des abstractions nous paraissent dépourvus de vie et ne nous plaisent plus. Nous estimons que dans les œuvres de l’esprit, comme en peinture, il faut en revenir à l’étude du modèle vivant ; les tableaux de convention et une nature de seconde main ne suffisent pas à nous contenter.

Est-ce à dire qu’ainsi compris, le roman soit condamné à n’être plus qu’une copie vulgaire de la réalité ? Non, car l’écrivain est toujours obligé de faire un choix parmi les matériaux que lui fournit l’étude de la nature ; il est toujours tenu de les combiner d’après certaines lois de composition ; et, suivant son tempérament, sa façon de voir et de sentir, sa puissance d’assimilation et de concentration, il les arrange dans un certain ordre et leur donne une couleur, une physionomie originales. C’est, là que commence le rôle de l’artiste et du créateur. — « Qu’on ne prétende pas, disait Goethe, que la réalité manque d’intérêt poétique. C’est avec elle précisément que le poète se manifeste, s’il a assez d’esprit pour discerner dans un sujet vulgaire un côté intéressant. » — Toute œuvre d’art, en un mot, doit avoir ses racines dans la réalité ; c’est à l’artiste à faire fleurir cette plante de franc-pied, poussée en pleine terre et en plein air, et c’est l’épanouissement heureux de la fleur qui constitue ce que nous nommons l’idéal.


JACQUES GARNIER.