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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/928

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notre pays, et d’en apprécier les résultats. Il y a certainement moins d’un siècle que dans presque toutes nos familles le scrupule religieux qui défendait l’usure (et tout prêt était considéré comme usuraire) existait encore : nos grand’mères disaient aussi que la rente sur l’état était un placement à fonds perdu, et par conséquent à éviter par les gens prudens aussi bien que les prêts à intérêt par les âmes scrupuleuses. Cette rente inscrite sur le grand-livre ouvert par Cambon en pleine terreur, le 15 août 1793, remboursée aux deux tiers, c’est-à-dire réduite par une banqueroute pure et simple au tiers consolidé, le 9 vendémiaire an VI, moins d’un mois après la journée du 18 fructidor, constituait une propriété assurément peu faite pour attirer les rares capitaux fruits des bénéfices du commerce et de l’épargne des propriétaires fonciers. Pendant bien des années ensuite, les bouleversemens qui ont à tant de reprises changé la situation de la France à l’intérieur et à l’extérieur, comme plus tard le souvenir même de ces époques révolutionnaires, n’ont pas manqué de perpétuer dans un grand nombre d’esprits les préjugés et les répugnances dont il vient d’être question. Néanmoins, si tout d’abord la propriété immobilière, le partage de la terre labourable et productive parmi une classe plus étendue de possesseurs a été la conséquence la plus immédiate des rénovations politiques et sociales et la préoccupation à peu près exclusive de tous, la propriété mobilière elle aussi a fait son chemin et pénétré peu à peu dans toutes les couches de la nation. Sous forme de rentes, de prêts à intérêt, de loyers temporaires de capitaux, de participations anonymes et commanditaires à des entreprises industrielles, l’emploi de l’argent, de la monnaie, du capital proprement dit a constitué une richesse nouvelle qui atteint de nos jours l’importance de la richesse immobilière, seule prisée jadis et exclusivement recherchée. Sans prétendre retracer l’histoire de cette grande transformation de nos mœurs financières, nous voudrions en apprécier les conséquences au point de vue de notre état social et politique, en mesurer l’étendue, en rappeler les avantages, mais aussi en signaler l’inconvénient : dans le monde où nous vivons, chaque médaille a son revers, chaque pas en avant fait des victimes ; à côté du bien obtenu, il faut savoir reconnaître le mal possible pour en diminuer les effets, et se résigner ainsi aux conséquences contradictoires du mieux, que la sagesse timorée de nos pères appelait l’ennemi du bien.


I

Il est absolument regrettable qu’un accord parfait n’existe pas toujours entre la loi civile d’un pays et la loi religieuse, et il n’est pas