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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/926

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mains de l’Autriche en celles de la Prusse ? Un Hohenzollern, petit margrave de Nuremberg, mais très économe, prête de l’argent au magnifique empereur Sigismond, qui était très prodigue. Celui-ci, ne pouvant rendre à son créancier ni intérêt ni capital, lui donne en paiement la Marche de Brandebourg. Ainsi naît la Prusse, qui dans ses sables arides a grandi par l’économie. Frédéric II, le type de la race, forme la nation sur son modèle ; sans besoins personnels, il consacre tout au bien de l’état. Il fonde des haras, crée des fermes modèles, bâtit des écoles, construit des routes, des digues, et ainsi, malgré les désastres de la guerre, enrichit son pays, tandis que Louis XIV et Louis XV avaient ruiné le leur. Au jour décisif de Sadowa, la Prusse pauvre s’est trouvée munie des moyens de guerre les plus perfectionnés, parce qu’elle avait su gérer avec la plus stricte économie ses ressources restreintes, et ainsi elle a vaincu l’Autriche, bien plus riche, bien plus puissante, mais toujours mal administrée. Voyez ce qui se passe en Orient. Malgré la bravoure de ses soldats, la Turquie a été terrassée moins par les victoires de ses ennemis que par son incapacité économique. Les Turcs ont stérilisé tous les pays qu’ils ont possédés ; ils n’ont jamais rien fait pour favoriser le travail. Ils ont même laissé tomber en ruines les routes et les ponts faits avant eux. Ils n’ont pas su se créer de capital, et par leur détestable système d’impôts ils ont empêché les autres d’en accumuler. Ainsi l’empire ottoman, atteint d’une maladie économique incurable, a sans cesse décliné. Il a perdu successivement ses provinces ; ses frontières se sont resserrées, la population a diminué. Les revenus gaspillés, le trésor s’est trouvé vide, et la banqueroute a tué le crédit. Les chemins de fer, l’exploitation des mines et la grande industrie ne feraient peut-être qu’empirer la situation des Turcs, parce que ces travaux profiteraient principalement aux chrétiens qui ainsi deviendraient les maîtres. On le voit, c’est par des causes économiques que s’expliquent la grandeur et la décadence des empires.

En résumé, soit pour remplir un rôle utile dans la direction des affaires publiques, soit pour remonter aux principes de la politique, du droit et du progrès historique de l’humanité, la connaissance de l’économie politique est indispensable. Il faut donc rendre cette étude obligatoire pour les jeunes gens qui se destinent au barreau parce qu’ils sont appelés à exercer une grande influence sur les destinées de leur pays, et que celles-ci dépendent presque entièrement dès solutions que l’on donnera aux questions économiques et sociales.


ÉMILE DE LAVELEYE.