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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/873

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heureux s’est dressé de l’autre côté des mers, et aujourd’hui les États-Unis font à notre fabrication nationale une concurrence sous beaucoup de rapports très redoutable. Non-seulement ils ne sont plus importateurs, mais ils commencent même à exporter des soieries, des tissus de laine, de toile, de coton, des tapis, des fleurs artificielles, des vêtemens, des objets d’horlogerie, d’orfèvrerie, de bijouterie, de parfumerie, des cuirs ouvrés, des meubles, des voitures. Cette évolution des Américains vers des industries dans lesquelles, il y a peu d’années encore, on les aurait crus incapables de réussir, et où ils ont principalement réussi en remplaçant par le travail des machines celui des bras, qui coûte trop cher chez eux, cette évolution inattendue est pour une certaine part dans la crise industrielle et financière dont l’Europe et notamment la France souffrent depuis quelque temps.

Les questions maritimes n’ont pas le don en France d’intéresser, de passionner les gens. En dehors de nos ports de commerce, les affaires d’armement sont à peine soupçonnées, j’ose même dire totalement inconnues. On ne prête pas son argent à des opérations de ce genre, comme en Hollande, en Belgique, à Gênes, dans les pays Scandinaves, britanniques, allemands. L’assemblée nationale, en 1874, a fait une loi sur l’hypothèque maritime. Outre que cette loi est incomplète, insuffisante, elle sera sans doute lettre morte. Nous ne savons pas non plus nous associer comme nos rivaux du dehors. C’est une chose singulière que la France, sous ce rapport, a toujours été inférieure â d’autres pays. Cela date de longtemps. Colbert, qui s’était aperçu de ce côté fâcheux du caractère national et cherchait à y remédier, avait dépêché vers les ports de Normandie et de Picardie le chevalier de Clerville pour le renseigner sur le commerce de ces places. Celui-ci, en rendant compte de son inspection, où tout ne lui avait pas paru satisfaisant, écrivait entre autres choses au ministre : « Le génie français n’est pas aucunement si bien tourné aux compagnies comme celui des Hollandais ou des Anglais. » Et il disait une vérité, il exprimait naïvement un état de choses dont les inconvéniens n’ont fait que s’accroître chez nous. Oui, l’esprit d’association n’est pas le lot ordinaire de nos commerçans ; nous n’avons guère le génie tourné aux vastes entreprises maritimes, aux colonisations lointaines, aux armemens considérables vers l’étranger. Le plus souvent nous recherchons en toutes ces choses la protection de l’état, et si quelques compagnies de ce genre ont réussi, ce n’a été presque toujours que grâce à des subventions considérables de la part du gouvernement. Faut-il parler enfin de ces nuées d’administrateurs qui traitent le plus souvent des affaires qu’ils ne connaissent point tout en émargeant de très gros honoraires, et de ce besoin qu’ont toutes les compagnies maritimes