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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/801

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de cette indétermination et de ce mystère où elle se voilait d’abord comme une divinité cachée dans le tabernacle : elle prend une forme déterminée et une figure ; elle prend un caractère, des traits précis, et en quelque sorte humains ; ce n’est plus une divinité, elle est déchue de l’absolu pour tomber dans le relatif. Elle n’est. plus supérieure à l’intelligence et, comme disait Platon, à l’essence : elle prend une essence définissable et des qualités spécifiques ; dès lors elle n’est plus le libre arbitre absolu.

On le voit, le libre arbitre, qui peut également agir contre la raison ou pour la raison, ne semble pas nous conférer une inviolabilité plus grande que si nous étions nécessairement déterminés au meilleur ou au plus utile. Quand on veut faire de ce libre arbitre la fin la plus haute à poursuivre, on place la fin suprême et le droit qui en dérive dans l’indétermination ; quand on se contente d’en faire un moyen, on donne gain de cause, volontairement ou involontairement, à la doctrine théocratique qui se défie de la liberté, instrument de mal comme de bien, origine du péché et de la contagion du péché, — doctrine qui ne peut manquer d’aboutir à la suppression du droit humain, car le libre arbitre de l’homme n’est plus respectable qu’autant qu’il est conforme à la loi de Dieu. Outre que la liberté réduite au libre arbitre ne semble guère propre à fonder un droit vraiment absolu de l’homme au respect de l’homme, elle demeure en elle-même exposée à toutes les objections des esprits scientifiques et positifs. Comment admettre un libre arbitre en contradiction avec les lois de la science et de la nature, où se constate un déterminisme universel ? Un tel libre arbitre, mystère de la raison, serait en même temps le scandale de la nature. Au point de vue même de la pure psychologie, comment constater qu’au moment même où nous prenons une résolution nous pourrions prendre la résolution contraire, puisqu’en fait l’expérience nous montre seulement une action accomplie et non deux ? Le sentiment intérieur qu’invoquent les spiritualistes ne peut-il s’expliquer par une illusion d’optique intérieure ? Comment surtout établir le paradoxe psychologique de l’égalité du libre arbitre chez tous les hommes ? Si c’est là, comme le croient Victor Cousin et ses successeurs, le vrai fondement de l’égalité sociale, cette dernière n’est-elle pas grandement compromise aux yeux de l’expérience, qui nous montre tant de degrés dans l’énergie de la volonté humaine, dans la possession de soi, dans la liberté morale, et par cela même tant d’inégalités de fait entre les personnalités prétendues égales ? Réduite à des généralités aussi vagues sur la liberté et la dignité, la doctrine spiritualiste ne pourrait satisfaire les esprits rigoureux.