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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/800

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l’homme lui-même supérieur à tout le reste. — Mais pourquoi, demanderons-nous à notre tour, cette sorte de liberté serait-elle supérieure à tout ? Encore une fois pourquoi l’indétermination constitue-t-elle un avantage sur la détermination ? Si le pouvoir absolu de réaliser les contraires est ce qu’il y a de plus haut et est supérieur à toutes choses, on pourra dire que ce pouvoir absolu est le bien même en son essence, car s’il avait un bien supérieur à lui, il ne serait plus absolu ni suprême. Dès lors, quoi qu’il fasse, inséra toujours le bien, il sera toujours bon, et tous ses actes, étant également le produit d’un même pouvoir absolu, seront bons, seront justes, seront conformes au droit. Si au contraire on prétend que le pouvoir absolu de réaliser les contraires a une loi à suivre et que, selon le choix qu’il fait, il mérite ou démérite, cela supposera quelque chose de supérieur à ce pouvoir, un bien plus haut, une loi extérieure s’imposant à lui ; dès lors il n’est plus le principe suprême ; ce sera cette loi supérieure qui fondera le droit, et non la puissance des contraires. — De plus cette puissance n’entraînera pas, comme il le semblait au premier abord, la responsabilité qu’on veut fonder, le mérite ou le démérite qu’on veut établir. En effet, le mérite et la responsabilité supposent l’imputabilité, et celle-ci suppose un certain lien entre les actions et le moi qui les produit : si une action sort du fond indéterminé et obscur de l’être alors que l’action opposée aurait pu aussi bien en sortir, comme un coup de foudre imprévu sort de la nue, quel lien y aura-t-il entre l’être et son action ? Comment faire retomber sur l’être même le mérite d’une action qui est en quelque sorte détachée de lui, qui né dérive pas nécessairement de son caractère, qui est comme un accident et non comme une marque essentielle de sa physionomie ? Le libre arbitre, en tant que pouvoir de faire une chose ou son contraire, est impossible à distinguer du hasard, et c’est ce qu’Épicure avait fort bien vu ; mais le hasard ne fonde pas l’imputabilité ni le mérite.

Ce n’est pas tout. Si le libre arbitre résidant dans la puissance des contraires est ce qu’il y a de supérieur à toutes choses, la vertu, qui diminue cette puissance, ne vaudra pas mieux que le vice, qui produit une diminution analogue : un homme vertueux ne s’enlève-t-il pas à lui-même le pouvoir de choisir entre le bien et le mal ? Ne devient-il pas incapable de commettre un meurtre, un vol, une infamie ? Il accroît donc dans sa volonté la part de la détermination aux dépens de l’indétermination ; dès lors il diminue sa liberté absolue de réaliser les contraires, et si cette liberté est le bien, le droit, l’objet du suprême respect, la vertu qui l’amoindrit est un vice. La liberté de l’homme vertueux sort