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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/793

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l’individualité… Tout droit humain est absurde autant qu’immoral. Et puisqu’il n’existe point de droits divins, cette notion doit s’effacer complètement comme purement relative au régime préliminaire et directement incompatible avec l’état final (de l’humanité), qui n’admet que des devoirs d’après des fonctions [1]. » On le voit, c’est Auguste Comte, c’est le fondateur de la « sociologie » qui a su formuler avec la plus parfaite logique la négation du droit de l’individu au profit du pouvoir social, négation qui se dissimule sous un faux idéalisme dans la philosophie de l’Allemagne contemporaine, et que l’école anglaise a reproduite sans en déduire les conséquences autoritaires. Auguste Comte avait une sorte de flair infaillible à l’égard de toute idée métaphysique cachée sous le langage moral ou social comme sous un abri capable de la dérober ; il a montré une rare pénétration en reconnaissant dans l’idée du droit un déguisement de l’idée de cause et, qui plus est, de cause libre.

En face des écoles autoritaires de Saint-Simon et de Comte s’élevait, au sein même du socialisme, l’école plus libérale et plus individualiste de Fourier. Fourier fonde tout droit comme toute économie politique sur la libre association. Par là, il se rapproche de Rousseau, car « l’attraction » des hommes entre eux qui les pousse à s’associer, et à s’associer suivant leurs goûts avec une liberté absolue, n’est pas sans analogie avec la volonté, qui, selon Rousseau, unit les individus par un contrat librement accepté. Mais la vraie association est-elle, comme le croit Fourier, celle des passions qui se rapprochent pour chercher en commun le bonheur, ou est-elle, comme l’avait dit Rousseau, celle des libertés qui s’unissent pour protéger leurs droits ? Si, contrairement à l’espérance de Fourier, les passions abandonnées à elles-mêmes ne manifestent point cette règle intérieure d’harmonie sur laquelle il comptait, ne faut-il pas revenir, pour fonder le droit, à quelque autre règle volontairement acceptée et mutuellement garantie ? — Aussi on vit en France les écoles fatalistes elles-mêmes passer peu à peu du culte de l’autorité à celui de la liberté, tout en conservant leurs doutes sur l’existence d’une liberté métaphysique et morale.

En face de ces écoles, d’autres s’élevèrent qui, plus ou moins fidèlement, développaient la pensée de la révolution française. Le principal continuateur de Rousseau fut le plus célèbre de nos socialistes, Proudhon, dont on n’a pas toujours apprécié à leur véritable valeur les idées philosophiques. L’auteur de la Justice dans la révolution et dans l’église, auquel on peut rattacher l’école de la morale indépendante, s’est efforcé de remettre en lumière le principe

  1. Cours de philosophie positive, t. VI, p. 454. 2e édition.