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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/786

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conscience cette question, franche et directe comme un problème de droit : « Suis-je chrétien, oui ou non ? ai-je le droit, oui ou non, d’aller au temple comme un croyant ? » En France, on a l’exemple presque unique d’un peuple qui en somme et en masse est libre penseur. Unique aussi dans l’histoire est ce grand mouvement politique et social accompli par le gros d’un peuple, dans la révolution française, sous l’influence d’une idée purement morale et juridique, sans mélange d’idées religieuses et même contre toute idée religieuse. Depuis ce temps, la morale est restée chez nous indépendante en fait, le droit indépendant, la politique indépendante. C’est pourquoi la part des traditions religieuses dans la législation n’est en aucun pays plus restreinte ; notre code, en sa généralité, n’est ni catholique ni protestant, le droit de l’homme y est posé comme purement humain, nullement divin et théocratique. — Cette absence de vraie foi religieuse, a-t-on dit, est une force de moins pour notre nation. — On oublie qu’elle est remplacée par une autre foi, la foi au droit et à la fraternité, la foi au progrès ; cette autre croyance, elle aussi, n’est-elle pas une force ? On serait donc mal fondé à refuser aux Français le ressort puissant d’une foi, seulement leur foi tend à se confondre avec la science, elle est toute rationnelle et sociale, conséquemment toute républicaine.

A tant de traits qui manifestent un caractère ennemi de tout obstacle et de toute borne, conséquemment de toute entrave et de toute servitude, la a psychologie des peuples » ne saurait manquer de reconnaître que notre premier et essentiel penchant, c’est l’amour de la liberté non-seulement pour nous-mêmes, mais pour tous les hommes et tous les peuples. Aussi est-ce sur la liberté humaine, conçue comme une prérogative supérieure à tout, respectable pour tous, égale chez tous, que la France devait finir par fonder l’idée du droit : point d’intérêt, point de force matérielle qui dût surpasser à ses yeux cette puissance morale. Il nous reste à suivre cette conception dans son développement et dans son histoire à travers les diverses écoles philosophiques de notre pays. Nous allons voir les philosophes du XVIIIe et du XIXe siècle formuler et ériger en théorie ce qui était déjà au fond de l’esprit national, si bien que les penseurs et le peuple se partagent l’honneur d’avoir fondé le droit nouveau.


III

La philosophie du droit dont la révolution française fut l’application subit trois influences diverses, celles du stoïcisme, du christianisme et du sensualisme anglais ; il est intéressant de voir si ces influences ont empêché son originalité.