Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/784

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


la perfectibilité française. Dans notre race, le cerveau semble prompt à s’adapter aux circonstances, aux idées nouvelles, et à en tirer profit. Cette aptitude est surtout frappante chez le peuple en France. Il saisit vite les pensées neuves et les sentimens nouveaux, pourvu qu’ils soient élevés ; il se met vite à la hauteur de ses écrivains, de ses penseurs, de ses philosophes, surtout quand il s’agit des questions sociales et politiques ; il sait les suivre et parfois les devancer. Dans les autres pays, le peuple est une masse plus lourde à soulever et à relever : sa constitution a sans doute moins de spontanéité, de ressort, d’élasticité ; il est tellement renfermé dans ses idées locales que les pensées universelles, les grandes conceptions juridiques ou politiques trouvent chez lui peu d’écho ; il n’éprouve même pas le vif besoin du changement et du progrès, si quelque exemple venu du dehors ne le réveille de son inertie. Or l’esprit de perfectibilité, la faculté d’adaptation rapide au milieu nouveau n’est pas moins précieuse pour une nation qu’elle ne l’a été pour certaines espèces d’animaux, qui ont survécu par elle dans la lutte pour la vie. Que de fois on s’est demandé avec Henri Heine si la France, « qui a commencé la grande révolution de l’Europe, n’est pas en train de périr, tandis que les nations qui la suivront récolteront les fruits de son martyre héroïque ! » Heine répond en plaisantant, mais avec justesse : « Non, le peuple français ne se casse jamais le cou, de quelque hauteur qu’il puisse tomber, et se retrouve toujours debout. » Il n’y a pas là seulement adresse : la raison de cette indomptable vitalité du peuple français est un instinct d’indépendance et de progrès dont l’échec même provoque l’élan, et qui engendre une confiance invincible dans la victoire finale de la justice.


Le culte de la liberté et de la justice, avec la foi dans leur triomphe à venir, s’est tellement développé en France qu’il tend à y effacer presque tout autre culte : la seule religion vivace et profonde dans la France moderne est la religion du droit. M. Renan parle avec quelque ironie de ce qu’il appelle la « religion démocratique ; » il est certain qu’elle eut à son début, comme toutes les autres, son mysticisme et son fanatisme. Toutefois elle offre ce caractère original de n’impliquer rien de surnaturel ; l’idée du surnaturel est plus affaiblie en France que partout ailleurs, car elle n’est plus chez ceux qui la conservent encore qu’une superstition, et aux yeux des autres qu’une erreur. Le peuple français est trop rationaliste pour s’arrêter à moitié chemin dans des compromis, dans des demi-mesures, dans une demi-foi qui est une demi-incrédulité, en un mot dans des hypocrisies plus ou moins conscientes d’elles-mêmes. Sa foi n’offre à l’analyse psychologique rien de compliqué ni de