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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/781

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déclaration de droits qui semble satisfaire avant tout sa raison, ou, comme il dit, « la raison humaine. » Si de rusés politiques trouvent ensuite le moyen de corrompre les applications et de les retourner contre les principes, si, après avoir proclamé la liberté, ils la confisquent, nous aimons mieux néanmoins en France voir l’idée du droit reconnue et notre propre droit méconnu : d’autres profiteront des vérités que nous aurons fait proclamer par ceux mêmes qui les violent. Ainsi nous raisonnons, toujours trop prêts à nous désintéresser de nos personnes. Le Français a l’esprit spéculatif, il aime mieux que chacun voie la lumière quand même lui, derrière un mur, serait tenu prisonnier dans l’ombre ; il se dit : « Le soleil montera, et la lumière finira par briller pour tous. » D’ailleurs, si le peuple français fait souvent trop bon marché de sa liberté dans la pratique, c’est au fond parce qu’il se croit toujours sûr de la ressaisir : s’il accepte parfois des chaînes, c’est qu’il n’aura un jour, pense-t-il, qu’à vouloir pour les briser ; s’il s’enthousiasme pour un homme et lui fait de sa liberté le sacrifice provisoire, c’est sous la promesse qu’on la lui rendra ou avec la périlleuse arrière-pensée que, pour se délivrer du despotisme, il suffira d’une révolution. On n’admet pas en France qu’un régime d’iniquité puisse se maintenir, et on répète sans cesse : « Cela ne peut pas durer. » C’est là une invincible confiance non-seulement dans le succès final de la justice, mais encore dans l’esprit général de la nation : chaque individu sent qu’isolément il ne peut rien, mais qu’il fait partie d’une société qui aura tôt ou tard le dernier mot. Cet instinct de sociabilité, ce sentiment d’une communion d’idées avec ses compatriotes, voilà ce qui nous donne au besoin une résignation momentanée en nous donnant une perpétuelle espérance.

Les autres nations, plus pratiques et plus prudentes, nous accusent de légèreté et d’étourderie, sans toujours comprendre quelle ténacité d’idées se cache sous notre apparente mobilité. La race celtique est obstinée : voyez nos Bretons. En fait d’idéal, Angleterre et Allemagne, chacune à sa manière, se contentent d’un à-compte ; quelque chose de borné et d’incomplet, mais de solide, leur suffit ; elles, renoncent au reste : elles veulent de bonnes garanties légales pour leurs intérêts présens, un bon système de défense ou d’attaque pour leur service personnel. Elles font peu de dons à autrui et ne prêtent même que sur hypothèque.

Si la grandeur et la noblesse du but font souvent oublier aux Français la difficulté des moyens, en revanche les autres peuples, à force de ne voir ainsi partout que des moyens plus ou moins bien calculés, finissent par renoncer à un but élevé et lointain. Bien plus, ils finissent par ne plus voir dans les hommes eux-mêmes que