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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/779

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Ce qui augmente encore l’action du peuple français sur les autres peuples, c’est sa facilité à secouer les haines internationales, à se désintéresser des griefs traditionnels, à oublier le passé, à excepter les fils de la colère inspirée par les pères. Il est hostile par tempérament et par raison à l’idée de réversibilité, de solidarité entre les générations les plus lointaines ; il repousse cette idée au nom de l’humanité comme au nom du droit ; il admet difficilement le péché originel et les malédictions ou les rancunes nationales qui s’étendent jusqu’à la vingtième génération. Voyez les Allemands : ils nous reprochent encore ce qu’ils ont pu subir de notre part au temps de Louis XIV ou même au moyen âge, ils étendent l’anathème à la race entière, ils personnifient la race pour pouvoir la maudire, la haïr, l’exterminer. Henri Heine nous l’avait prédit : « Un jour viendra où on vous reprochera Conrad tué par le duc d’Anjou et où on vengera sa mort. » Le Français ne connaît point ces querelles érudites : préoccupé surtout des individus, il ne fait point volontiers retomber leurs fautes sur les nations et les races, il est prêt à sympathiser avec les fils de ses ennemis d’autrefois, pour peu qu’ils veuillent eux-mêmes se dégager des haines séculaires. Il a peine à comprendre que, sous prétexte de science et d’histoire, on veuille substituer une tradition de peuple, une rivalité de race an droit humain ; il tient pour la responsabilité individuelle, conséquence de la liberté. La revanche qui après tout lui plaît le mieux, c’est d’amener les autres à vouloir ce qu’il veut lui-même.


Sans doute il ne suffit ni d’avoir une volonté ardente, ni de vouloir un objet élevé et universel, il faut encore pouvoir ; c’est là un troisième point de vue où nous devons nous placer pour apprécier les caractères nationaux : nous devons les examiner à l’œuvre dans l’invention des moyens et dans les applications pratiques. Ceux qui ont la volonté la meilleure et la plus vive ne sont pas toujours ceux qui savent le mieux réussir ; nous en avons été trop de fois tin exemple. Cependant, sur ce terrain même des applications et des faits, malgré tant d’erreurs et de fautes, peut-on nier que l’esprit français n’ait souvent donné des preuves d’une volonté aussi efficace dans ses actes qu’enthousiaste dans ses inspirations ? Après tout, nos idées du droit sont réellement passées dans nos codes et de là dans tes codes des nations modernes ; les Anglais mêmes ont donné à l’île de Ceylan notre code civil ; les Italiens nous l’ont pris en entier. Il faut donc croire que le peuple français n’a pas été seulement un théoricien généreux, niais qu’il a eu aussi à sa manière un véritable génie pratique. Au reste il procède, dans l’application, autrement que ses voisins, et montre là trop souvent les défauts de ses qualités. L’Anglais et l’Allemand, au lieu de