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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/774

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déceptions. On y trouve sans doute un mouvement du cœur en même temps qu’un élan de la volonté ; mais c’est la pensée qui transporte la, volonté et émeut le cœur, c’est dans la raison concevant le beau oui le juste que l’enthousiasme vrai a son origine ; flamme intellectuelle, lumineuse pour elle-même et pour les autres, parce qu’elle est idée en même temps qu’amour.

Aussi, pour estimer à son prix la volonté d’un peuple, il ne faut pas la considérer seulement en elle-même, dans son énergie propre ; il faut envisager surtout l’objet qu’habituellement elle se propose. A ce second point de vue, la nation française nous offre un caractère vraiment distinctif : chez elle, aux beaux jours de son histoire, l’objet de la volonté se confond avec l’objet de la raison même, car c’est pour les idées générales et universelles qu’elle se passionne. Dans notre pays, on ne veut pas seulement la liberté et]les droits des Français, mais « les droits de l’homme ; » notre raison tend toujours à généraliser l’objet de notre volonté. Le trait caractéristique de notre physionomie nationale est donc l’union de ces deux choses à première vue si opposées : l’esprit enthousiaste et l’esprit rationaliste. Que de fois ne nous a-t-on pas reproché, avec les Anglais et aussi avec M. Taine, l’amour et la manie de généraliser ! L’idée de l’utile et celle de la puissance, dont s’éprend plus volontiers l’empirisme des autres peuples, n’ont point ce caractère universel ; mais le génie français, à tort ou à raison, se représente toujours la justice sous l’idée d’infinité. Quels que soient les excès de cette tendance, il faut du moins reconnaître qu’une volonté générale est par cela même généreuse. C’est ce qui explique chez le peuple français, par une conséquence nécessaire, cette faculté de désintéressement qui a frappé tous les historiens, tous les psychologues. Stuart Mill y voit la principale noblesse de notre caractère ; M. Spencer, plus fidèle que Stuart Mill à Bentham, nous en fait un sujet de reproche ; Fichte, sur ce point, nous avait donné jadis comme exemple à ses compatriotes ; les écrivains plus récens qui ont traité de la « psychologie des peuples, » Geist, Lazarus, constatent chez nous le même penchant à se détacher de soi au profit d’une conception universelle, parfois d’un être de raison. Une telle tendance n’a pas peu contribué, dans les derniers siècles, au développement de cet « esprit classique » pour lequel M. Taine s’est montré si sévère, et où il trouve une des explications principales de la révolution française. Il faudrait se garder de pousser à l’excès la pensée de M. Taine et de ne voir dans l’élan révolutionnaire qu’un amour classique de la généralité, de l’abstraction, de la symétrie rationnelle : pour rendre compte d’un tel bouleversement social, les habitudes classiques seraient une raison trop extérieure et trop superficielle. Au reste, l’amour de ce