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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/763

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ne pouvait durer éternellement. Aussi rien d’étonnant qu’après six années d’une existence où rien ne lui fut épargné en fait de tracasseries, de difficultés et d’affronts, sans autre consolation « que l’entretien avec un être absent auquel elle reportait toutes ses réflexions, toutes ses rêveries, toutes ses humbles vertus, tout son platonique enthousiasme, et qu’elle parait de toutes les perfections que ne comporte pas la nature humaine, » elle ait fait avec son mari le singulier arrangement que voici : moyennant une subvention de 250 francs par mois et à la condition que sous aucun prétexte il ne lui fût rien demandé au-delà, M. Dudevant l’autorisait à aller s’établir à Paris avec sa fille pendant six mois de l’année, et pendant les six autres mois il consentait à la recevoir à Nohant, jusqu’à ce que leur fils Maurice entrât au collège. L’acquiescement que donna son mari à cette combinaison étrange fut accueilli par elle comme une délivrance. Pour la seconde fois elle quitta Nohant, sans qu’il se mêlât cette fois aucune poésie ni aucun regret à la tristesse de ses souvenirs, et elle s’établit au commencement de l’année 1831 dans un petit appartement situé quai Saint-Michel, au troisième étage.

Les railleries et les prédictions peu encourageantes n’avaient point fait défaut, comme on peut le penser, à la hardie voyageuse qui s’envolait ainsi du toit sous lequel s’était écoulée sa jeunesse pour aller se blottir sous l’abri d’une mansarde parisienne. « Tu prétends vivre à Paris avec une enfant, moyennant 250 francs par mois, lui disait son frère, toi qui ne sais pas seulement ce que coûte un poulet : cela est trop risible. » Elle tint bon cependant dans l’accomplissement d’un dessein au succès duquel elle attachait le salut de sa propre dignité. Mais les débuts furent rudes, et la question de toilette devint tout de suite une grosse difficulté : « Mes fines chaussures craquaient en deux jours, les socques me faisaient tomber ; je ne savais pas relever ma robe.. J’étais crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières, s’en aller en ruine avec une rapidité effrayante. » Ce furent, assure-t-elle, ces difficultés, qui la déterminèrent à reprendre le costume d’homme qu’elle avait porté dans sa première jeunesse pour arpenter plus à l’aise les plaines du Berry. En voyant la vie libre et facile que menaient à Paris quelques-uns de ses compatriotes berrichons, De Latouche, Jules Sandeau, Félix Pyat, d’autres encore, elle avait pensé que, si elle pouvait revêtir leur costume et se faire passer pour un étudiant de première année, elle pourrait goûter des mêmes plaisirs à aussi peu de frais. Ainsi pensé, ainsi fait, et, grâce à ce déguisement, elle put s’associer à l’existence un