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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/761

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qui venait becqueter dans la main de sa grand’mère et qu’on ne laissait plus manger les fraises du jardin ; qu’elle pleurait les coins sombres et abandonnés où elle avait promené ses jeux d’enfant et les rêves de son adolescence ; en un mot, qu’elle se trouvait mal à l’aise dans ce nouvel intérieur « qui lui parlait d’un avenir où rien de ses joies et de ses douleurs passées n’allait entrer avec elle. » C’étaient là des raisons bien vagues ; elles parurent cependant suffisantes à M. Dudevant pour déclarer à sa femme que de son côté il ne se plaisait point du tout en Berry et qu’il aimerait mieux vivre partout ailleurs. On essaya d’un séjour chez des amis, d’un établissement dans une petite maison de la banlieue de Paris, puis d’une installation à Paris même ; mais rien ne réussit, pas même une retraite au couvent des Anglaises, où Sainte Aurore (c’est ainsi qu’on l’y avait baptisée) retrouva quelques-unes de ses compagnes de classe, qui envièrent son sort sans le connaître, et la religieuse qui lui avait servi de mère adoptive, et qui lui dit pour toute consolation : « Mon enfant, la vie est courte ; » — ce fut tout ce qu’elle y retrouva. « J’errais, dit-elle, dans les cloîtres avec un cœur navré et tremblant. Je me demandais si je n’avais pas résisté à ma vocation, à mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et d’ignorance qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et enchaîné à une règle indiscutable une volonté dont je ne savais que faire. J’entrais dans cette petite église où j’avais senti tant d’ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n’y trouvais que le regret des jours où je croyais avoir la force d’y prononcer des vœux éternels. Je n’avais pas eu cette force, et maintenant je sentais que je n’avais pas celle de vivre dans le monde. Il me semblait que je chérissais et que je regrettais tout dans cette vie de communauté où l’on s’appartient véritablement parce qu’en dépendant de tous on ne dépend véritablement de personne, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette monotonie des devoirs qui vous sauve des troubles de l’imprévu. »

Le remède du couvent n’ayant pas réussi davantage, ce fut à la maladie qu’on attribua cette tristesse, et on essaya du remède des eaux. Au mois de juillet 1825, le ménage partit pour les Pyrénées. Les aspects de cette nature, si différente de celle du Berry, produisirent sur cette imagination qui s’ignorait encore une impression que l’on devait retrouver plus tard dans ses écrits. C’est dans ces mêmes gorges des Pyrénées, à Cauterets, à Saint-Sauveur, à Gavarnie, qu’elle a placé la scène d’une de ses premières nouvelles, de ce charmant épisode de Lavinia où elle a peint avec tant de mélancolie et de finesse les inutiles efforts d’une femme trompée par un premier amour pour rallumer dans son cœur la flamme de