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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/755

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laquelle le sentiment de la certitude serait sujet et dont les progrès, d’abord imperceptibles, se trahissent soudain par quelque éclat intérieur comme dans la campagne romaine empoisonnée par la malaria les germes morbides de la fièvre circulent longtemps dans les veines avant de se trahir par quelque accès funeste ? Dans une page célèbre qu’aucun enfant de ce siècle ne peut lire sans un souvenir d’angoisse ou un sentiment de crainte, Jouffroy nous a laissé un récit poignant de cette soirée de décembre où, dans la froide solitude d’une petite chambre de l’École normale, le voile qui lui dérobait sa propre incrédulité fut déchiré à ses yeux et lui laissa apercevoir qu’au fond de lui-même rien ne restait debout ; mais, avec une connaissance du cœur et des procédés de l’esprit qui fait le charme pénétrant de ses écrits, ce n’est pas à la lecture de tel philosophe ou à l’influence de tel argument d’école qu’il rapporte ce naufrage de ses croyances ; c’est au vent du doute qui battait de toutes parts les murs de l’édifice religieux à l’ombre duquel sa jeunesse avait été élevée et au génie de deux siècles de scepticisme dont il avait respiré les objections puissantes comme on respire la poussière semée dans l’atmosphère. En effet, les convictions premières ne meurent pas toutes en un jour au dedans de celui qui leur a dû quelque temps son repos, et souvent elles conservent les apparences de la vie après que la vie les a abandonnées, semblables à ces cadavres antiques que l’on découvre encore intacts dans les tombeaux longtemps fermés, mais qui tombent en poudre dès qu’on porte la main sur leurs restes fragiles.

Il semble que toutes les circonstances se soient réunies pour troubler cette jeune âme et pour la faire ployer sous un fardeau trop lourd. L’affaiblissement des facultés chez sa grand’mère n’avait pas tardé à prendre la forme du délire sénile. À certaines heures de la journée, à certaines époques de l’année, la vieille dame paraissait recouvrer quelques forces ; mais il était à craindre que ce sommeil intermittent de l’intelligence n’eût un jour point de réveil. Aussi Aurore commença-t-elle d’être tourmentée par la pensée que sa grand’mère mourrait sans être réconciliée avec l’église et sans avoir reçu les sacremens. D’un autre côté, elle sentait que la moindre émotion pourrait porter le dernier coup à cette vie chancelante, et elle se demandait d’ailleurs s’il était bien de sa situation et de son âge de donner à sa grand’mère cet avertissement solennel. Mais, bien qu’elle eût été encouragée dans sa réserve par les avis de son confesseur, elle n’en passait pas moins ses nuits dans l’épouvante et ses jours dans la détresse. Ce fut sa grand’mère elle-même qui mit fin à ses angoisses. Un jour que l’abbé de Beaumont, neveu de Mme Dupin de Francueil, la pressait assez maladroitement et en termes assez grossiers de recevoir les sacremens, elle dit en se tournant vers sa petite-fille, qui se tenait à genoux