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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/752

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vous cherchez le mérite de la souffrance, vous le trouverez de reste dans le monde. Soyez tranquille, si vous voulez souffrir la vie vous servira à souhait, et peut-être trouverez-vous, si votre ardeur de sacrifice persiste, que c’est dans le monde et non dans le couvent qu’il faut aller chercher votre martyre. » Ces sages propos, que fortifiait encore la direction d’un confesseur éclairé, ne parvenaient point cependant à l’ébranler, et la persistance de cette vocation finit par inquiéter sa grand’mère. Mme Dupin de Francueil avait pris gaîment son parti des diableries de sa petite-fille. Elle ne s’était point trop émue des premiers accès de sa dévotion, et, voyant que cette dévotion n’empêchait pas la mélancolie : « C’est de son âge ; cela passera, » se disait-elle ; mais quand elle sut, à n’en pouvoir douter, que cette mélancolie avait fait place à une disposition calme et sereine, que la piété de sa petite-fille excitait le respect de ses compagnes en même temps qu’elle se faisait adorer d’elles par son enjouement et qu’elle ne paraissait rien désirer en dehors et au-delà du couvent, la vieille dame prit peur pour tout de bon. Elle avait confié aux religieuses une enfant sauvage pour qu’on lui apprît les belles manières et pour qu’on la rendît un peu moins butorde ; mais que l’enfant devint une religieuse à son tour, cela ne faisait point du tout son affaire. Aussi crut-elle devoir frapper un grand coup, et elle annonça brusquement à sa petite-fille qu’elle allait quitter le couvent. Cette nouvelle tomba sur Aurore comme un coup de foudre, et sa douleur fut d’autant plus profonde que, pour ne pas contrister sa grand’mère, elle se fit un devoir de la lui cacher. Mais son cœur fut brisé, et ce fut avec désespoir qu’elle baisa en partant les murailles de la cellule où elle avait passé de si douces heures et qu’elle espérait bien revoir. Les événemens, et surtout elle-même, devaient en disposer autrement. On ne peut cependant s’empêcher de se demander ce qui serait advenu si l’ardeur apparente de cette vocation avait reçu des encouragemens imprudens, et si une direction moins éclairée l’avait poussée à contracter un de ces engagemens que la loi civile ne connaît pas, dont la loi religieuse peut même dégager, mais dont la crainte des jugemens frivoles du monde rend parfois le lien éternel. Il y a quelques années, un couvent situé à Rome sur le sommet du mont Palatin s’ouvrait de préférence aux jeunes filles nobles trop pauvres pour contracter une alliance digne de leur rang, et le voyageur qui se promenait aux environs du Forum vers le coucher du soleil pouvait apercevoir les manteaux blancs des religieuses cloîtrées dans cet asile infranchissable, passant et repassant dans une promenade monotone derrière les lignes droites et noires des cyprès. Certes il y a dans la pensée de ces existences sacrifiées et de ces tendresses inutiles quelque chose qui attriste l’imagination ; mais qui oserait décider si, pour le propre