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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/751

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violettes et les roses du Bengale souriaient encore sur ce linceul sans tache. » — « Je passais là, ajoute-t-elle, des heures de délices à rêver sans songer à rien. Je me perdais dans le rêve d’une mort anticipée, d’une existence de sommeil intellectuel, d’oubli de toutes choses, de contemplations incessantes. Je choisissais ma place dans le cimetière. Je m’étendais là en imagination pour dormir, comme dans le seul lieu du monde où mon cœur et ma cendre pussent reposer en paix. »

Une dévotion aussi ardente ne pouvait pas se nourrir longtemps des mêmes alimens que celle de ses jeunes compagnes. Un jour, en écoutant une sœur converse qui lui racontait les épreuves auxquelles sa vocation avait été soumise, et ses angoisses lorsqu’il lui avait fallu franchir le seuil de la maison paternelle chargée de la malédiction de son père et en marchant sur le corps d’un petit enfant qu’elle avait élevé, Aurore crut tout à coup avoir une illumination soudaine sur la vie qui l’attendait. « Je serai religieuse ! s’écria-t-elle ; ce sera le désespoir de mes parens, le mien par conséquent ; mais il faut ce désespoir pour avoir le droit de dire à Dieu : Je t’aime. Je serai religieuse, mais non pas dame de chœur vivant dans une simplicité recherchée et dans une béate oisiveté. Je serai sœur converse, servante écrasée de fatigue, balayeuse de tombeaux, porteuse d’immondices, tout ce qu’on voudra, pourvu que je sois oubliée après avoir été maudite par les miens ; pourvu que, dévorant l’amertume de l’immolation, je n’aie que Dieu pour témoin de mon supplice et que son amour pour ma récompense. » Certes c’était là l’élan d’une vocation qui paraissait bien ardente. Mais, en même temps qu’elle se complaisait par la pensée dans ces excès d’abnégation, elle n’admettait pas un instant que sa vie monastique pût s’écouler ailleurs que dans le couvent des Anglaises, au milieu de ces religieuses qu’elle aimait, ni même qu’elle pût être contrainte d’habiter une autre cellule que la petite niche poudreuse d’où elle dominait une partie de Paris par-dessus la cime des grands marronniers, où le jour elle regardait les nuages, les branches des arbres, le vol des hirondelles ; et la nuit elle écoutait les rumeurs lointaines et confuses de la grande ville qui venaient se mêler en expirant aux bruits rustiques du faubourg, pendant que les voix monotones des religieuses, psalmodiant l’office, montaient jusqu’à elle à travers les couloirs et les mille fissures de la masure sonore. Il y avait bien là quelque contradiction, et peut-être ce léger indice contribua-t-il à éclairer les religieuses qui l’entouraient sur le peu de solidité d’une vocation où l’imagination semblait jouer la plus grande part. Ce fut de leur côté que cette vocation rencontra les premiers obstacles. « Mon enfant, lui disait en secouant la tête une religieuse qu’elle adorait et dont elle était la fille adoptive, si