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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/750

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la regarder attentivement. Les oiseaux chantaient. C’était un calme, un charme, un recueillement, un mystère dont elle n’avait jamais eu l’idée. Ici, laissons-la parler elle-même et nous raconter directement ce moment solennel de sa vie : « L’heure s’avançait, la prière était sonnée, on allait fermer l’église. J’avais tout oublié. Je ne sais ce qui se passait en moi. Je respirais une atmosphère d’une suavité indicible, et je la respirais par l’âme encore plus que par les sens. Tout à coup je ne sais quel ébranlement se produisit dans tout mon être ; un vertige passe devant mes yeux comme une lueur blanche dont je me sens enveloppée. Je crois entendre une voix murmurer à mon oreille : Tolle, lege. Je me retourne, croyant que c’est une des religieuses qui me parle. J’étais seule… Je ne me fis pas d’orgueilleuse illusion ; je ne crus pas à un miracle. Je me rendis fort bien compte de l’espèce d’hallucination où j’étais tombée. Je n’en fus ni enivrée ni effrayée. Je ne cherchai ni à l’augmenter ni à m’y soustraire. Seulement je sentis que la foi s’emparait de moi, comme je l’avais souhaité, par le cœur. J’en fus si reconnaissante, si ravie qu’un torrent de larmes inonda mon visage. Je sentis que j’aimais Dieu, que ma pensée embrassait et acceptait pleinement cet idéal de justice, de tendresse et de sainteté que je n’avais jamais révoqué en doute, mais avec lequel je ne m’étais jamais trouvée en communication directe ; je sentis enfin cette communication s’établir soudainement, comme si un obstacle invincible se fût abîmé entre le foyer d’ardeur infinie et le feu assoupi dans mon âme. Je voyais un chemin vaste, immense, sans bornes, s’ouvrir devant moi, et je brûlais de m’y élancer. »

La conversion d’Aurore Dupin fit, comme on peut penser, grand bruit dans le couvent. À partir de ce jour, la diablerie ne battit plus que d’une aile ; plus d’espièglerie dans la classe, plus de promenades nocturnes dans les couloirs du couvent, plus de recherche de la victime. Depuis qu’Aurore ne menait plus la bande, les diables s’étaient découragés ; mais Aurore ne bougeait plus de l’ouvroir où les religieuses l’invitaient à prendre le thé avec elles, de la sacristie où elle les aidait à ranger et à plier les ornemens d’autel, de la tribune de l’orgue où elle répétait des chœurs et des motets, ou bien elle cherchait la solitude dans l’enceinte du cimetière, qui était un lieu interdit aux pensionnaires. « Ce cimetière, placé entre l’église et le mur du jardin des Écossais, n’était qu’un parterre de fleurs, sans tombes et sans épitaphes. Le renflement du gazon annonçait seul la place des sépultures. C’était un endroit délicieux, tout ombragé de beaux arbres, d’arbustes et de buissons luxurians. Dans les soirs d’été, on y était presque asphyxié par l’odeur des jasmins et des roses ; l’hiver, pendant la neige, les bordures de