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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/748

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aucun temps et en aucun lieu je n’ai moins souffert de la part des autres. » Profitons donc de cette occasion pour pénétrer avec elle dans cette grande famille féminine dont les portes vont s’ouvrir devant nous.

Le couvent des Augustines Anglaises, situé rue des Fossés-Saint-Victor, était un assemblage de constructions, de cours et de jardins, qui en faisait une sorte de village plutôt qu’une maison particulière. Ce couvent était situé au milieu de grands jardins qui faisaient oublier le voisinage de la ville. Dans tous les coins, la vigne et le jasmin cachaient la vétusté des murailles. Les coqs chantaient à minuit comme en pleine campagne ; la cloche avait un joli son argentin comme une voix féminine ; dans tous les passages, une niche gracieusement découpée dans la muraille s’ouvrait pour recevoir une madone. Enfin, jusqu’à la petite lampe qui tremblotait la nuit dans le cloître, et aux lourdes portes qui chaque soir se fermaient à l’entrée des corridors avec un bruit solennel et un grincement de verrous lugubre, tout avait un certain charme de poésie auquel la jeune Aurore ne devait pas à la longue demeurer insensible. Mais elle eut d’abord quelque peine à prendre son parti de changer ainsi l’existence libre et vagabonde de Nohant contre l’étroite clôture du couvent. Glisser un regard furtif à travers les toiles des croisées, descendre deux ou trois degrés de la cour, apercevoir une voiture qui passait dans la rue, c’étaient de médiocres plaisirs pour une enfant qui avait erré en liberté dans la campagne et dansé avec les petits pastours autour des feux de bois mort. Elle avait volontairement augmenté la rigueur de cette clôture en se refusant, pendant l’absence de sa grand’mère, à sortir avec d’autres qu’avec sa mère, à laquelle on ne voulait pas la confier. Elle passa donc près de trois années sans franchir la porte du couvent, et elle chercha d’abord à tromper par des gamineries de pensionnaire les élans de son ardeur intérieure. « C’est une païenne, une véritable païenne, » s’était écriée une bonne sœur, voyant qu’elle ne savait pas où allaient les âmes des enfans morts sans baptême et qu’elle faisait le signe de la croix de droite à gauche. Elle s’empressa, le jour même de son entrée, de justifier cette épithète en s’enrôlant dans la bande de celles qu’on appelait les diables, c’est-à-dire des élèves qui bravaient l’autorité des religieuses, se refusaient à tout travail, et s’échappaient le soir de la classe pour se mettre à la découverte d’une captive imaginaire qu’on croyait emprisonnée dans l’un des nombreux recoins du couvent. Cela s’appelait dans leur langage : chercher la victime. Cette première phase d’activité physique, de paresse intellectuelle et de révolte insouciante dura plus d’une année, au bout de laquelle Aurore tomba dans un état-de langueur, symptôme avant-coureur de quelque