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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/728

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désormais l’empire turc sous la pointe de leur épée victorieuse, ils pouvaient dicter leur volonté. Vainement alors la Porte, épuisée et effarée, s’est tournée vers l’Europe, vers l’Angleterre, qui de son côté s’est tournée vers Saint-Pétersbourg pour s’informer si on voudrait faire la paix et à quelles conditions on la ferait. Le prince Gortchakof a renvoyé non pas l’Angleterre, qui n’était qu’une discrète et officieuse intermédiaire, mais les Turcs au quartier-général de Bulgarie, au grand-duc Nicolas, qui seul pourrait leur faire connaître « les conditions auxquelles un armistice serait accordé. » Quand les Turcs, non sans avoir passé par bien des aventures, sont arrivés au quartier-général russe, il n’était plus question d’armistice, on n’en avait pas entendu parler ! Les négociations devaient s’engager au camp du grand-duc Nicolas, et il ne pouvait y avoir de suspension d’armes qu’après acceptation préalable des préliminaires de paix, dont les vaincus devaient subir les rigueurs sans discuter. A Saint-Pétersbourg on parlait d’armistice, à Kasanlik on parlait de préliminaires de paix comme condition première de la trêve militaire. Quand l’Angleterre a demandé à Saint-Pétersbourg ce que cela signifiait, on lui a répondu qu’il y avait eu quelque malentendu, un retard dans le voyage des courriers porteurs des instructions impériales. Et pendant ce temps les Russes, redoublant d’activité, s’enveloppant de silence, hâtaient leur marche de toutes parts, dans toutes les directions. Ils semblaient menacer à la fois et Constantinople et l’entrée des Dardanelles par Gallipoli. Lorsque, dès 1829, s’accomplissaient sur ce même théâtre de l’Orient, au sud des Balkans, des événemens dont la guerre actuelle n’est que la reproduction agrandie et plus menaçante, lord Aberdeen écrivait au duc de Wellington : « Il me semble que Lieven et Mme de Lieven regardent tous les deux l’arrivée des Russes à Constantinople comme un événement probable. Ils parlaient l’autre jour de la nécessité de la confiance, et, comme je leur demandais s’ils prétendaient que nous dussions continuer à avoir confiance lorsque Constantinople brûlerait, ils s’écrièrent de concert que ce serait justement le moment où la confiance serait le plus nécessaire et ferait le plus de bien. » Ces paroles sont-elles écrites d’hier ou d’il y a un demi-siècle ? est-ce lord Beaconsfield qui les a recueillies du comte Schouvalof, ambassadeur actuel du tsar à Londres ? est-ce lord Aberdeen rapportant au duc de Wellington une conversation avec M. de Lieven, l’ambassadeur de 1829 ?

Ce qui est certain, c’est que depuis quelques jours la Russie a dû singulièrement compter sur cette confiance dont elle parlait autrefois, et qu’elle a mis l’opinion universelle à une terrible épreuve avec les savantes réticences de sa diplomatie graduellement éclairées par la marche de ses armées. Que se propose-t-elle réellement de faire ? quelles sont la mesure et la portée de ses desseins ? touche-t-on à la paix