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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/707

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Le paria guérit ; mais, effroyable à voir,
Il fut pris d’un navrant et profond désespoir.
Il jura de ne plus montrer à son amie
Sa face, horrible objet de honte et d’infamie ;
A Bénarès sans lui la barque retourna.
Et depuis lors, au seuil d’un temple de Krichna,
Où des fakirs, pareils aux singes dans les djongles,
Dansaient en déchirant leur chair avec leurs ongles,
Un être affreux, n’ayant presque plus rien d’humain
Faisait peur aux passans en leur tendant la main.

Djola, quand elle apprit la terrible nouvelle,
Eut le cœur déchiré d’une douleur mortelle.
D’abord, sans plus tarder, elle voulut partir
Et porter son amour au pauvre et cher martyr.
Mais bientôt devinant, s’exagérant peut-être,
Quel spectacle effrayant lui devait apparaître,
Elle se demanda tout bas avec terreur
Si sa pitié pourrait surmonter son horreur.
Enfin elle était femme et manquait de courage,
Quand le ciel s’obscurcit brusquement sous l’orage,
— Car on était alors au temps de la mousson ; —
Et le premier éclair lui donna le frisson.
L’esprit illuminé par un présage étrange,
La jeune fille alors courut au bord du Gange
Et, tombant à genoux dans ces lieux découverts,
Calme, elle regarda fixement les éclairs.
Là, de sa lâcheté refusant de s’absoudre,
Dans un élan du cœur elle adjura la foudre
De châtier ses yeux qui, pendant un moment,
Avaient pu redouter l’aspect de son amant,
Et, pour que de bravoure elle fût mieux pourvue,
Elle pria l’éclair de lui ravir la vue.

Le feu du ciel lui fut clément ; il l’aveugla.

Alors, se relevant à la hâte, Djola,
Malgré ses yeux voilés d’une nuit éternelle,
Sentit se réveiller son énergie en elle,
Vers le pieux devoir qui là-bas l’appelait
Elle partit, au bruit du fleuve qui coulait.
L’aveugle entreprenait cette grande aventure
Au milieu d’une hostile et farouche nature.