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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/661

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règles, pour les faire pénétrer dans l’esprit public et dans les mœurs, pour les perfectionner progressivement à l’aide des expériences qu’on fait et que font les autres, il faut beaucoup de temps, beaucoup de recherches attentives et de travaux assidus ; toutes conditions qui ne sont pas réalisables dans l’état de guerre. J’ai montré le caractère singulier des événemens par lesquels la Prusse avait été comme providentiellement forcée de réformer ses institutions militaires, en déguisant leur force effective. Celles qu’elle adopta étaient assurément les vraies ; mais quel complément de fortune pour ce pays d’avoir eu depuis 1815, après un premier essai, cinquante ans de paix non interrompue pour les conduire au degré d’achèvement où elles sont !

En France, la périodicité alternante des guerres et des révolutions ne nous a pas laissé ces loisirs. C’est par l’effet du court passage aux affaires de quelques hommes d’état de capacité et de volonté que nous avons acquis, sans plan d’ensemble et comme au hasard, le fonds d’institutions militaires incohérentes et marquées du double cachet de l’ancien régime et de la révolution, sur lequel, depuis Louvois, Carnot et l’empereur Napoléon Ier, nous avons vécu. Ce décousu traditionnel ne nous a pas empêchés d’avoir un premier rang parmi les nations heureuses à la guerre, parce que nos armées ont une brillante valeur, du dévoûment, des qualités de bonne humeur et d’activité, qui les rendent, à leur heure, infiniment redoutables, et parce que la guerre, quelquefois conduite par des hommes d’une habileté supérieure, l’a été de nos jours par un homme du plus extraordinaire génie, l’empereur Napoléon Ier. Mais l’habileté supérieure est rare, le génie extraordinaire est unique, et les peuples qui comptent sur eux mettent à la loterie leur fortune et leur indépendance.

Nos succès à la guerre d’ailleurs ont contribué à nous perdre, parce qu’ils nous ont accoutumés à ne la préparer qu’au moment de la faire, dans une confiance de parti-pris commune à la nation, à son gouvernement et à son armée. On peut dire qu’en dehors d’un petit nombre de cas d’exception bien connus, nous avons toujours improvisé la guerre, parce que nous croyons de bonne foi que nous sommes toujours prêts. Cette erreur dangereuse, où la vanité nationale a une bonne part, nous a trop souvent coûté cher. Aussi, par une sorte de réaction du bon sens public, avons-nous fait dans nos annales militaires une notoriété historique spéciale à ceux de nos hommes d’état ou de nos hommes de guerre qui furent plus prêts que les autres, à Sully, à Richelieu, à Louvois, à Carnot, à Napoléon Ier.

Je ne veux pas diminuer leurs mérites, qui furent grands, puisque