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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/659

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L’empereur Napoléon Ier veut consacrer la ruine de la puissante militaire de la Prusse, et, dans cette pensée, il fait suivre le traité de Tilsitt de la stipulation violente et humiliante du 8 septembre 1808, qui limite étroitement à 42,000 hommes le chiffre de ses soldats. Les hommes d’état prussiens, liés par cette clause, s’efforcent d’y échapper par des mesures d’administration intérieure, et dans cette ardente recherches ils découvrent, plus de soixante ans avant son adoption par les autres peuples militaires, la grande loi de la constitution des armées pour la guerre moderne. Ils la découvrent dans l’application réelle du principe (déjà connu en Prusse, mais bien plus féodalement que nationalement pratiqué) du service obligatoire à court terme, combiné avec la création des réserves échelonnées (réserve et landwehr), qui substituent, sous les apparences d’un effectif restreint, à l’armée chargée de défendre la nation, la nation tout entière armée, prête à se défendre elle-même !

Quand, après notre désastre de 1812 (campagne de Russie) et la défection d’York, la Prusse se prépare pour les luttes de 1813, 1814 et 1815, l’armée de 42,000 hommes se transforme sans effort en une armée de 150,000 hommes [1] suffisamment dressés, bien pourvus, dont l’action très régulière et très énergique devient, comme on sait, décisive vers la fin de ce grand drame militaire, à Waterloo ! Ainsi la stipulation limitative de 1808 qui, dans les desseins de l’empereur Napoléon, achevait l’abaissement de la Prusse, devait être, dans les desseins de la Providence, l’origine du rétablissement de la fortune prussienne et l’une des causes les plus effectives de la ruine en 1814 et 1815, surtout en 1870, de la fortune napoléonienne et française.

Jamais, je pense, dans l’histoire des vicissitudes des nations, on ne vit plus manifestement que l’adversité dont la leçon est comprise prépare leur salut, que la prospérité qui les éblouit jusqu’à l’aveuglement les perd.

Ainsi les armées ne sont que le moyen, les institutions militaires sont le but, pour les peuples jaloux de conserver et de transmettre à l’avenir le dépôt de l’indépendance nationale et des biens accumulés par les générations, qu’ils ont reçu du passé. Malheur à ceux qui ne discernent pas entre le moyen et le but, et qui jugent que celui-là doit suffire toujours, parce qu’il a suffi quelquefois ! L’erreur où ils sont et la faute qu’ils commettent ont deux causes principales ; 1° L’orgueil du succès dont j’ai déjà parlé ;

  1. Pour arriver à ce résultat, que les événemens rendaient très pressant, les jeunes soldats prussiens appelés, sous les drapeaux n’y restaient que six mois, bien court noviciat qui ne les empêcha pas de faire dans les campagnes de 1813, 1814 et 1815 l’effort que leur pays, attendait d’eux !