Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/636

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


animaux était l’âge d’or du socialisme. On était à peine dégrisé du saint-simonisme, et la doctrine de Fourier obtenait auprès du public un succès de curiosité dont il est assez difficile de donner idée aux nouvelles générations. Beaucoup en plaisantaient, chose facile, car il y a dans le fouriérisme toute une partie merveilleuse qui donne aisément prise à la raillerie, les mers de limonade, la bataille des petits pâtés dans la plaine de Babylone, surtout l’appendice caudal orné d’un œil dont la perfectibilité par son jeu incessant devait finir par gratifier notre espèce, singulière fantaisie qui ressemble à la fois à une prescience de la doctrine contemporaine du transformisme et à une satire de ses conséquences. D’autres s’en indignaient, ce qui était aussi facile que d’en plaisanter, tant l’opinion que l’humanité pouvait être conduite au terme suprême de ses destinées par tout ce qu’il y a de plus bas dans les instincts individuels aussi sûrement que par les vertus les plus nobles avait de quoi révolter la conscience. Peu cependant songeaient à s’attaquer à l’idée fondamentale d’où sortaient ces fantaisies, car bon nombre, tant de ceux qui plaisantaient que de ceux même qui s’indignaient, acceptaient d’instinct cette idée avec une foi presque aussi entière que celle du phalanstérien le plus croyant, et aujourd’hui même que le fouriérisme est allé rejoindre les milliers de vieilles doctrines dont l’esprit humain s’est étayé successivement, que son nom est recouvert d’oubli et presque inconnu du public actuel, dans combien de cœurs contemporains ne la trouverait-on pas enracinée ? Cette idée, c’est que le bonheur est non-seulement la fin suprême de l’humanité, mais l’objet de toute existence individuelle, que le droit de chacun est d’y atteindre, le devoir de tous d’aider chacun à cette difficile entreprise, et que toute génération qui ne l’aura pas rencontré dans le cours de son étroite durée sera victime d’une injustice irrémédiable, la mort mettant fin également à toute revendication et à toute réparation. Stahl, par l’organe de ses lièvres philosophes, de ses papillons amoureux et de ses pingouins voyageurs, s’insurgea contre cette dangereuse doctrine avec une verve sensée, souvent fort piquante dans ses expressions. Par exemple, il démontre fort ingénieusement que ce désir enragé de bonheur est un nouveau et infaillible moyen d’infortune pour ceux qui lui ont donné place dans leur cœur. Non-seulement il pense avec les bonnes gens et les vieilles femmes que chacun doit porter sa croix comme on disait autrefois, — disons porter son bât, pour être mieux en harmonie avec le réalisme contemporain, — mais il s’étonne du tourment singulier que les hommes se donnent pour atteindre une chose dont il est en somme facile de se passer, puisque, bon gré, mal gré, tout le monde s’en passe. A quoi bon, dit-il, prendre, pour être heureux, plus de mal qu’il n’en coûte pour