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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/635

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réunies en vue de fournir à Grandville, qui avait obtenu un succès si populaire avec son illustration des Fables de La Fontaine, un prétexte de récidive.

L’idée de prendre des animaux pour masques de l’homme, et de faire par leur moyen la satire des sociétés et des divers caractères humains n’était assurément pas neuve. Sans parler des fabulistes de tous les temps et de tous les pays, combien de fois n’a-t-elle pas founi le sujet de satires épiques ou de poèmes burlesques, la Batrachomyomachie, les Aninunix parlans de l’abbé Casti, le chat Murr d’Hoffmann, le dialogue si original des chiens Scipion et Berganza de Cervantes, et cette admirable conception populaire du moyen âge renouvelée par Goethe, où les deux forces qui se partagent la mauvaise nature humaine et exploitent les sociétés au profit de leur égoïsme depuis le commencement du monde, la férocité bestiale et la ruse déloyale, ont été représentées sous les formes du loup et du renard. L’idée a donc beaucoup servi, et servira bien souvent encore, car c’est une de celles qui composent, pour ainsi dire, le fonds de magasin et d’atelier de l’esprit humain, un de ces sujets élastiques comme il y en a dans tous les arts, qui se prêtent aux expériences les plus diverses. Aussi les Scènes de la vie publique et privée des animaux ne portent-elles aucune trace d’imitation et se lisent-elles sans rappeler en rien les œuvres auxquelles cette idée a servi de cadre. Ce qu’on y trouve, c’est non pas une satire générale de l’humanité, mais une satire d’une vivacité suffisante des mœurs politiques et sociales issues de la révolution de juillet, et une peinture par anticipation des scènes de la révolution de février, qui serait d’une divination singulière, si l’on ne savait que la nature humaine ne varie pas plus ses procédés d’action que ses modes de pensée, et que par conséquent il suffit de se rappeler avec exactitude pour faire inconsciemment œuvre de prophète. Le livre étant de diverses plumes n’a qu’une unité peu étroite : Balzac, George Sand, Charles Nodier, en ont fourni plusieurs chapitres, et c’est de là que s’est échappé le joli Merle blanc d’Alfred de Musset ; cependant on peut dire sans exagération qu’il est l’œuvre de Stahl, car la majeure partie et la meilleure, à deux ou trois exceptions près, lui appartient. Cette part étendue de collaboration, les Mémoires d’un lièvre, les Aventures d’un papillon, la Vie et les réflexions philosophiques d’un pingouin, reprise par l’auteur, a fourni la matière d’un volume, bien intitulé Bêtes et gens, où ses aptitudes de moraliste se sont donné libre carrière et où son observation a touché en se jouant à l’une des questions morales les plus importantes de notre temps. Touchons-y, comme il a fait lui-même, en courant et sans insister.

L’époque où parurent les Scènes de la vie publique et privée des