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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/632

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certain, c’est qu’il a toujours été en morale d’une irréprochable orthodoxie. Il n’a jamais varié à cet égard ; ce qu’il est aujourd’hui dans sa pleine maturité et aux approches de l’âge sévère, il l’était en pleine jeunesse, au milieu des ardeurs du sang et des ivresses romantiques, qu’il partagea comme tous ceux de sa génération.

Voyez par exemple son livre de début, ce charmant Voyage où il vous plaira, qu’il écrivit en collaboration avec Alfred de Musset. La fable de ce joli livre est aussi simple que possible, et il nous suffira de la rappeler en quelques mots pour en faire sortir la morale à la fois modeste et saine qu’elle contient. Un jeune homme, à la veille de son mariage, fait ses derniers préparatifs pour la solennité du lendemain, non sans tourner un regard de regret vers la vie libre à laquelle il dit adieu, bien que sa fiancée soit selon son cœur. Il avait devant lui tout l’espace, et voilà que maintenant un mur impalpable, invisible, mais plus solide que s’il était de diamant, va l’enfermer dans les quelques pieds carrés que peuvent recouvrir une maisonnette et un jardinet d’Alsace. Or, à cette heure d’entre chien et loup où son cœur reste partagé entre l’espérance d’un bonheur prochain et le regret de la liberté perdue, voilà que le camarade de sa jeunesse voyageuse entre brusquement dans sa chambre. « Nous partons à l’instant même, dit-il, en route, » et c’est assez de ce mot pour que la liberté triomphe de l’amour. Ils partent, et accomplissent le moins monotone des voyages, mais aussi le plus semé de périls, rencontrent force monomanes et vagabonds dangereux, trouvent presque en tous lieux mauvais gîtes et tables avares, et finalement font naufrage ; mais au moment où le voyageur a touché le fond de l’abîme, il se sent remonter à la surface du gouffre. Il rouvre les yeux, Dieu merci ce n’était qu’un rêve ! Ainsi ce qu’il abandonne pour l’heureux esclavage de la vie sédentaire, ce n’est que la prolongation de ce voyage où il vous plaira, fatal pour l’âme encore plus que pour le corps, il n’a donc rien à regretter à l’échange qu’il va faire. Je ne sais où j’ai lu que le dernier descendant d’une illustre famille italienne du moyen âge, s’étant condamné à l’exil pour cacher la déchéance de sa maison, à son lit de mort dévoila son origine à l’évêque de sa ville d’adoption, et que, celui-ci lui ayant demandé ce qu’il souhaitait pour ses enfans, il répondit mélancoliquement qu’il leur souhaitait l’obscurité. La morale du Voyage où il vous plaira est assez d’accord avec cette réponse, moins l’amer désenchantement. La leçon qu’elle donne, c’est un conseil de vie humble et cachée non-seulement comme le seul préservatif contre le malheur et le vice, mais comme la plus sérieuse garantie de bonheur et d’honnêteté. Que