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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/630

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Conteur moraliste ! ces deux mots que nous avons donnés pour titre à cette esquisse résument avec la plus complète exactitude le double caractère du talent de Stahl. Au risque d’étonner plus d’un lecteur, nous nommerons Stahl, sans hésiter, comme l’écrivain d’imagination qui, dans ce temps-ci, a eu le plus de souci de la morale. La morale est, pour ainsi dire, sa muse en titre, celle dont il prend le premier conseil et dont il suit le dernier avis, celle qui a présidé à la composition de ses plus légères fantaisies comme de ses pages les plus sérieuses. Le soin de ne pas l’offenser, auquel s’arrêtent d’ordinaire les plus scrupuleux parmi les écrivains d’imagination, ne le satisfait pas ; ce n’est pas assez du respect à son gré, il lui faut la passion, et il l’aime en effet, d’un amour d’amant en quelque sorte, comme on aime une maîtresse préférée qui répond aux plus chères inclinations de notre âme. La morale se présente donc chez lui, non comme un choix de la raison ou un fruit de l’expérience, mais comme un goût et une aptitude de la nature. Il faut bien en effet qu’elle soit en lui chose instinctive et de tempérament, par conséquent invincible, car nous l’y voyons s’accorder et se mélanger avec quantité d’élémens qui, s’ils ne l’excluent pas formellement, ne la supposent guère d’ordinaire, ne s’en accommodent souvent qu’avec résistance, et s’en passent toujours sans aucun regret.

Notre auteur aime les choses brillantes par exemple ; or les choses brillantes non-seulement sont rarement d’accord avec la morale, mais ont le plus souvent d’autant plus d’éclat et d’attrait, qu’elles empruntent l’un et l’autre à la seule lumière de la volupté, et qu’elles convient à leurs fêtes la seule imagination ; il n’est pas un lecteur de romans, il n’est pas un amateur de théâtre, il n’est pas un jeune homme attiré ou enlacé par une aventure scabreuse qui ne puisse attester l’existence de cette délicate singularité. Autant, sinon plus encore, que les choses brillantes, Stahl aime les choses passionnées ; or la première loi de la passion est de ne se soucier de la morale que pour entrer en révolte contre elle, si elle la trouve opposée à ses entraînemens. On ne découvrirait pas dans ses écrits le plus mince atome de ce que les artistes appellent dédaigneusement l’esprit bourgeois, et cependant il a prêché, mieux que le bourgeois le plus sévère aux défaillances, la morale du statu quo conjugal, du home étroit, du foyer discrètement fermé, du bonheur légitime protégé par le bon ange de la probité contre les tentations de la curiosité. Il est homme d’esprit, et qui ne sait combien il est difficile de mériter et de garder ce titre sans fréquentes offenses envers la morale ! L’esprit s’accorde mal d’ordinaire avec la bienveillance, et s’accommode plus mal encore du