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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/613

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Le 22 août de cette année-là, la Comédie-Française avait représenté une pièce en quatre actes, en prose, de Nicolas Boindin, intitulée le Bal d’Auteuil, œuvre médiocre, et d’une immoralité notoire. Le bruit en vint jusqu’aux oreilles du roi, qui chargea François-Bernard Potier, duc de Gesvres, gouverneur de Paris, de faire retirer le Bal d’Auteuil de l’affiche de la Comédie-Française. Dès lors la censure existait de fait : elle vécut, d’abord exercée, sous le contrôle du lieutenant de police, ensuite confiée à tel ou tel personnage ; le premier censeur, en date, fut l’abbé Cherrier, homme assez immoral, et qui ne détestait pas les choses lestes. « La censure de l’abbé Cherrier, dit M. Victor Hallays-Dabot dans son excellente Histoire de la censure, est bienveillante : elle se ressent de ses habitudes d’esprit. Il a regret de couper certaines gaillardises. En effaçant cette phrase : « Il n’est rien de plus intéressant pour le public que d’être propriétaire d’une belle femme dont chaque personne tâche d’avoir l’usufruit… » il écrit en marge : « La pensée est pourtant délicate. » Il serait trop long de passer en revue tous les successeurs de l’abbé Cherrier, à commencer par Crébillon. Notons seulement que sous l’ancienne monarchie, époque de répression absolue cependant, la censure n’est pas si cruelle, puisque Grimm, esprit très frondeur, écrivait en 1784, avec une pointe d’ironie, il est vrai : « La police de nos théâtres n’a jamais été honorée d’une attention… plus auguste et plus scrupuleuse. » Et de fait, l’autorité pesait bien peu lourdement sur la scène française. Le Mariage de Figaro date de 1784, le Charles IX de Marie-Joseph Chénier de 1789 : l’année suivante, on jouait la Famille patriote ou la Fédération du futur conventionnel Collot-d’Herbois, comédie absolument révolutionnaire. Le censeur, M. Suard, de l’Académie française, royaliste convaincu, n’avait pas cru devoir interdire des œuvres qui n’étaient en somme que des machines de guerre dressées contre le gouvernement. L’un des rares exemples de sévérité qu’on puisse citer c’est l’interdiction prononcée contre la fameuse tragédie de Fenouillot de Falbaire, l’Honnête criminel, qui demeura défendue pendant vingt-quatre ans. On sait que cette pièce avait été inspirée à Fenouillot de Falbaire par l’aventure d’un protestant nommé Jean Fabre, qui s’était fait condamner aux galères pour épargner ce supplice à son vieux père. La tragédie fut autorisée enfin en 1789, et représentée l’année suivante à la Comédie-Française (19 janvier 1790) avec un énorme succès. Jean Fabre s’appelait André le galérien : ce fut Talma qui créa ce rôle émouvant.

On voit que ces quatre œuvres furent données au public avant le décret du 19 janvier 1791, qui proclamait la liberté des théâtres. Cette liberté entraîna-t-elle l’abolition de la censure ? En droit, oui,