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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/610

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De longues années s’étaient écoulées ; de nouvelles générations étaient nées qui mirent au nombre des libertés à reconquérir l’indépendance illimitée des théâtres, confondant ainsi, sous l’empire d’un mot, la vraie liberté avec l’abus. Le président de la république, Louis Bonaparte, institua une commission au conseil d’état, chargée d’étudier la question et de préparer une loi. Cette commission, présidée par M. Vivien, assisté de MM. Charton, Defresne et Béhic, conseillers, de MM. Faré et Tranchant, auditeurs, appela devant elle trente-deux personnes appartenant au théâtre : des directeurs, des auteurs dramatiques, des musiciens, des critiques, des comédiens, un maître de ballet, etc. Vingt-quatre de ces hommes du métier se prononcèrent pour le système répressif, entre autres Auber, Scribe, Provost et M. Régnier, de la Comédie-Française. Scribe établissait nettement son opinion, et d’une façon qui concluait dans notre sens. Répondant à Alexandre Dumas père, qui demandait la liberté illimitée, tout en reconnaissant qu’elle amènerait de nombreuses faillites, ce qui était absolument contradictoire, Scribe prononça cette phrase très sage : « Mon confrère, avec son système, nous promet d’ici à deux ans une vingtaine de banqueroutes, au bout desquelles il restera dix ou douze théâtres ; je demande qu’on établisse tout de suite ces dix ou douze théâtres avant d’avoir laissé se consommer la ruine d’un millier de familles. » M. Victor Hugo, bien qu’il fût partisan également de la liberté illimitée, avouait lui-même qu’il « fallait l’organiser. » Enfin la grande majorité s’accordait à déclarer que, si on décrétait l’indépendance absolue, on décréterait par cela même la ruine des entreprises et l’abaissement de l’art.

Ceux-là seuls étaient dans le vrai. Les exemples à l’appui ne manquent pas depuis le décret de 1864, qui a rétabli la législation de 1791 ; la triste prédiction de Scribe s’est réalisée, non pas une, non pas dix, mais cent fois : que de familles réduites à la misère ! Il y a dans un théâtre toute une petite population qui ne mange que si les affaires sont bonnes : les acteurs, les costumiers, les décorateurs, les musiciens, les ouvreuses, les contrôleurs et agens de toute sorte, sont soumis depuis 1864 aux caprices du premier venu, auquel il prend fantaisie de s’improviser directeur. Auparavant V administration des beaux-arts pouvait veiller aux intérêts de tout ce monde-là. Elle n’accordait un privilège qu’à un homme d’une honnêteté reconnue et présentant des garanties pécuniaires suffisantes ; bien plus, elle lui faisait déposer une somme d’argent souvent très élevée pour que les nombreuses familles dépendant de lui ne souffrissent pas en cas de malheur. Aujourd’hui un homme sans argent peut ouvrir un théâtre à son gré : il force les ouvreuses, les