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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/607

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création de l’Odéon. Marie-Joseph Chénier, dans une brochure sur la liberté du théâtre, et non des théâtres, demandait qu’on pût mettre sur la scène tous les sujets. Cette proposition équivalait à réclamer l’abolition de la censure : nous y reviendrons tout à l’heure. Mais, en somme, même les esprits les plus libéraux ne voulaient pas qu’on permit au premier venu d’ouvrir une salle de spectacle, selon son caprice ou son intérêt. Ce fut pourtant la conséquence immédiate du décret de la constituante. Du jour au lendemain, cinquante théâtres furent installés. Le premier résultat obtenu a été la ruine de ces diverses entreprises ; M. Régnier, l’éminent sociétaire de la Comédie-Française, professeur au Conservatoire, a fait remarquer, dans une déposition devant le conseil d’état, que les théâtres de l’ordre le plus inférieur, tels que ceux de Nicolet et d’Audinot, échappèrent seuls au sort commun. D’aucuns ont prétendu que ces faillites successives étaient causées par les événemens qui bouleversèrent la France. Certes, pendant les premières années, la tentative eut à lutter contre les troubles sans cesse renaissans : à la veille de Valmy et de Jemmapes, au lendemain du 21 janvier, le drame était moins sur la scène qu’aux frontières et à la convention. ; mais il ne faut pas oublier qu’après la réaction thermidorienne, Paris tout entier se rua au plaisir, et cependant jamais les désastres ne furent si nombreux. Sans même vouloir citer les déconfitures des établissemens de second et de troisième ordre, comme les théâtres de la Liberté, à la foire Saint-Germain, de la Concorde, rue du Renard-Saint-Merry, ou des Élèves-de-Thalie, rue de l’Estrapade, on peut alléguer l’exemple donné par les scènes les plus élevées, où tant d’artistes de talent s’étaient réunis, comme l’Opéra, la Comédie-Française, l’Odéon, Feydeau, Louvois, etc.

L’Opéra s’était installé, le 26 juillet 1794, la veille du 9 thermidor, dans cette ancienne salle de la Porte-Saint-Martin que la commune a brûlée. Là brillaient Nourrit père, Mlle Armand, Etienne Lainé, qui chantait la Marseillaise avec le bonnet rouge sur la tête, Rode et le fameux Garat. Celui-ci parvenait seul à faire de temps en temps beaucoup d’argent, si bien qu’un soir, grâce à lui, la recette monta à quinze mille livres. « Pourtant Garat n’a qu’un filet de voix ! — dit un mécontent. Un bon plaisant répliqua : — C’est un beau filet, celui qui pêche d’un seul coup quinze mille livres dans la poche des Parisiens ! » En dépit de tout, les affaires furent mauvaises ; et cependant l’Opéra était subventionné, car Hébert lui-même reconnaissait la nécessité de protéger ce théâtre, « asile de la contre-révolution, disait-il, mais où néanmoins fleurissent les arts agréables. »

La Comédie-Française n’était pas plus heureuse. Dès 1791, une