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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/600

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pour lui. M. Decazes lui écrivait : « Vous m’avez fait frémir à la tribune, et je viens de vous lire presque sans respirer. Je tremble que vous n’ayez écouté votre courage plus que vos forces et que vous ne payiez cher votre dévoûment. » D’un autre côté, l’agitation des rues commençait à plier sous une répression énergique, et dans l’intérieur de la chambre l’opposition vigoureusement contenue se sentait impuissante. La passion s’épuisait. Les uns, les plus extrêmes, hésitaient avant de pousser plus loin une résistance dont ils devraient aller prendre la direction ostensible et la responsabilité : les autres, en bien plus grand nombre, voulaient bien combattre la loi des élections, harceler le gouvernement, mais ils ne voulaient pas paraître pactiser avec la sédition : ils se sentaient responsables de la continuation des troubles. L’inquiétude gagnait les esprits les plus fermes, — et tout finissait par un amendement d’un député assez obscur, M. Boin, qui reprenait la proposition de M. Courvoisier, telle que le garde des sceaux l’avait toujours comprise. Au bout de tout, la droite, sauf quelques ultras, le centre gauche et même une partie de la gauche réunissaient leurs voix sur cet amendement, qui consacrait, il est vrai, le double vote en faveur des plus imposés, mais qui avait sur le dernier projet ministériel l’avantage de maintenir le principe de l’élection directe. Le reste n’avait plus qu’une importance secondaire.

Elle était donc votée, cette loi qui a gardé le surnom de loi du « double vote, » qui a subi l’impopularité à sa naissance, et voilà la vanité des passions humaines, elle a déjoué toutes les prédictions. Elle n’a justifié ni les craintes ni les espérances qu’elle avait inspirées. Elle n’était pas aussi violemment tyrannique qu’on le disait, puisqu’au bout de peu d’années elle n’empêchait pas l’opinion libérale de triompher par le scrutin. Elle n’était pas une œuvre de salut pour la monarchie, comme le croyaient les royalistes, puisqu’elle n’a rien sauvé. C’est qu’en définitive elle n’était qu’un incident, une sorte de mot d’ordre de combat dans une situation dont la gravité se résumait dans le réveil des hostilités révolutionnaires et dans la scission éclatante des forces modératrices de la monarchie constitutionnelle.


IV

Et maintenant ce drame qui vient de passer par toutes ces phases de correspondances familières entre Paris et Nice, de conversations éloquentes, de discussions orageuses dans la chambre, ce drame a un épilogue. — Quelle que fût la victoire du ministère, en effet, elle était payée chèrement par ces divisions et ces scissions qui se