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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/582

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toutes les formes à Niée : « Le duc de Richelieu est plein de bons sentiment pour vous. Il vous aime et vous honore ; il me charge de vous le dire… Il compte sur votre appui et votre amitié… Il vous promet un compagnon digne d’un homme tel que vous… Vous nous sauverez peut-être ensemble ! .. » C’était toujours le dernier mot.

Le « bon et fidèle » Froc de La Boulaye, comme rappelait M. Pasquier, se faisait un devoir de ne rien déguiser aux exilés de Nice, de penser tout haut avec eux, de les tenir au courant des choses et des hommes. Au besoin, il n’épargnait pas de ses traits mordans les « ultras » et leurs violences, ces braves royalistes qui savaient si bien unir la « sottise » à l’honnêteté. Il sentait tout ce qu’il y avait de chanceux à trop compter sur cette droite aux passions surannées et incohérentes, qui en était presque à voir dans M. Lainé un jacobin ; mais en même temps, malgré ses liaisons avec les anciens modérés du centre gauche, surtout avec Royer-Collard, dont il était le collègue comme député de la Marne et le convive habituel aux dîners du dimanche, malgré son intimité avec ce monde de gens d’esprit, il se méfiait d’eux, et il les jugeait. Il ne pardonnait pas aux doctrinaires d’avoir laissé tomber M. Decazes, de harceler le nouveau ministère Richelieu d’une opposition impatiente, de s’exposer à être les dupes ou les complices des révolutionnaires et des bonapartistes déguisés en libéraux. Il se défendait de cette influence, et il ne négligeait rien pour mettre De Serre en garde contre les séductions éloquentes, contre les « grandes lettres » qu’on lui expédiait à Nice, non sans se les communiquer tout bas, en petit comité, à Paris. Il y avait de longues conversations dont le garde des sceaux était le sujet invariable, et dont Froc de La Boulaye se hâtait de rendre compte gaîment, avec une bonne grâce piquante. « Je vois régulièrement le duc et la duchesse de Broglie, écrivait ce galant homme ; ils me comblent de bontés. Vous parfumez l’air que nous respirons ensemble. ~ J’ai passé hier ma soirée chez Germain. Nos jeunes gens, — M. et Mme de Broglie, — avaient reçu de vos nouvelles. La duchesse m’a dit que son mari venait de vous écrire huit pages si éloquentes et tellement irrésistibles, qu’elle a voulu les copier de sa jolie main. Je me suis mis à genoux pour baiser cette jolie main ; mais je n’ai pas reçu l’absolution, car je mourrai dans l’impénitence finale. C’est à qui donnera les meilleures raisons du monde pour vous placer à la tête ou sous la férule d’un parti qui ne peut gouverner la France… »

Une fois lancé, Froc de La Boulaye ne s’arrêtait plus sur ce monde de la doctrine, sur Royer-Collard, sur le rôle qu’on réservait à De Serre. « Il me paraît évident, écrivait-il, qu’ils vous veulent pour chef de file. Ou je m’abuse étrangement, mon bon ami, ou ils