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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/580

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Plus que tout autre, malgré les froissemens de la crise ministérielle du mois de novembre 1819, Royer-Collard se sentait attaché à De Serre ; il lui en faisait la déclaration avec sa cordialité superbe : « J’ai plus besoin de votre amitié que je ne puis vous le dire ; vous êtes aujourd’hui pour moi tout le dehors, tout le non-moi ; je ne compte qu’avec vous… » Royer-Collard en réalité était un peu embarrassé. Après avoir laissé tomber M. Decazes, il l’avait entouré dans sa chute de témoignages de regret et d’intérêt ; en voyant arriver le duc de Richelieu, il hésitait ou du moins il ne se hâtait pas, retenu dans son hostilité par sa déférence pour l’homme élevé à la présidence du conseil et par ses liens d’amitié avec le garde des sceaux. Il attendait de voir se dessiner la politique ministérielle, mêlant à une humeur déjà grondante une modération qu’il avait de la peine à s’imposer, et à une lettre, toute de confiance affectueuse, qu’il avait reçue de Nice, il se hâtait de répondre :


«… J’ai été ramené un moment à des temps qui ne sont plus, à ces temps d’espérances et de discussions paisibles où l’avenir semblait être à nous… Tout est changé, mon cher ami. Vous devez bien le comprendre. Un grand crime est venu jeter sa lueur sur notre triste situation et nous a révélé la profondeur du mal. L’anarchie s’est déclarée au cœur même du gouvernement ; un parti s’est cru en état de faire la loi au roi, et il la lui a faite. Il a fallu inventer un ministère qui fût reconnu. Le problème est résolu aussi heureusement qu’il était possible. Tout considéré, je me réjouis que le ministère ne vous ait pas cru incompatible ; croyez vous-même que vous ne l’êtes pas aussi longtemps que le contraire ne vous sera pas démontré. Qui sait à quoi vous êtes destiné ? Gardez la place qu’on vous laisse. Vous savez ce que je pense de M. de Richelieu : il n’a jamais été aussi nécessaire ; c’est notre dernière digue… Voici maintenant ma disposition personnelle : je suis si éloigné de l’opposition et je la crois si dangereuse en ce moment, que je ne combattrai pas même, les lois d’exception, quoique je sois persuadé que la censure accablera le ministère, et que, s’il l’obtient, il doit se hâter de la déposer en présentant dans cette session même une loi de répression spéciale. Sur la loi des élections, je ne résisterai absolument qu’à la division en classes. Que ne donnerais-je pas pour causer de tout cela une heure par jour avec vous ! Cependant restez à Nice… Fortifiez votre poitrine, je ne dirai pas votre âme, elle est à toute épreuve ! .. »


Cette bonne volonté de réserve et de modération ne durait pas longtemps, il est vrai. Avant que quelques jours fussent écoulés, quand il voyait le ministère s’engager décidément par les lois d’exception, par la manière dont il les défendait, par les alliances qu’il poursuivait, Royer-Collard n’y tenait plus et, reprenant son dialogue