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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/579

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de ses bonnes intentions dont je suis bien convaincu ; mais que fait tout cela ? s’il marche avec le côté droit, il aura contre lui la majorité ; s’il incline vers la gauche, le côté droit va l’accabler… vous pouvez juger de ce qui va nous arriver. Dans ce sauve qui peut général, mon intention est de reprendre ma position parfaitement indépendante. Je n’ai nulle raison pour voir aucun des ministres actuels. Tout ce qu’ils demanderont de raisonnable, j’y consentirai avec plaisir ; mais je ne concéderai aucun pouvoir arbitraire à des hommes en qui je n’ai nulle confiance, qui gardent en ce moment la place de MM. de Chateaubriand, de Villèle et compagnie. Quand ces grands personnages hériteront du pouvoir, il faut au moins qu’ils prennent la peine de nous opprimer eux-mêmes…. »


La « confession » était complète. Le duc de Broglie parlait à cœur ouvert au généreux absent, et, comme si cela ne suffisait pas, la jeune, la brillante et vertueuse duchesse de Broglie se faisait la complice émue de son mari. Elle aussi, elle écrivait à De Serre avec effusion ; elle lui parlait des « circonstances affreuses » qu’on traversait, des « scènes déchirantes » qui venaient de se passer, des déchaînemens qui remplissaient Paris. « J’ai bien pensé à vous, disait-elle… Non, rien ne vous rendra jamais ce qu’ont été les ultras depuis huit jours, et les femmes et les salons et les journaux ! La vie de M. Decazes était menacée ; de tous les côtés, on entendait des personnes bien nées, bien élevées, se plaindre de ce qu’on ne l’assassinait pas… Quelle situation que la nôtre ! Des crimes de toutes parts, tous les bons sentimens souillés par ceux qui les exploitent ! .. Je ne sais pas ce que vous ferez dans cette circonstance, mais je sais bien que la conscience vous guidera. Vous ne vous laisserez pas aller au sentiment bien naturel de la première irritation. Vous ne vous dégoûterez pas de la liberté à cause des crimes dont on la déshonore. Hélas ! c’est aujourd’hui qu’elle a le plus besoin du secours des âmes consciencieuses, aujourd’hui où on lui reproche ce qui n’est pas elle, aujourd’hui où tout le monde l’abandonne et où ses défenseurs osent à peine lever la voix de peur d’être mal interprétés, aujourd’hui où les passions antinationales ont un si grand appui dans cette horrible mort. Jamais nous n’avons été plus tristes. Victor se tient en arrière, il attend, il a eu le cœur déchiré de tout ceci. Bénissez Dieu, croyez-moi, d’avoir été éloigné… Soignez-vous, nous aurons bien besoin de vous ! .. » A travers tout, il y avait l’appel au cœur libéral de De Serre, l’anxiété de ce qu’il ferait, et les idées, les sentimens que les lettres de M. de Barante, du duc où de la duchesse de Broglie allaient porter à Nice, n’étaient pas moins vivement exprimés par le premier des parlementaires, l’oracle du centre gauche, Royer-Collard.