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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/532

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autrement dit la figuration sublime d’un événement de la veille. Les rime de Vittoria ont l’émotion plus douce, plus discrète, et se contentent de rappeler d’une voix touchante les brebis empêtrées dans le vice et l’erreur. Mais des deux côtés c’est le même sentiment, et l’élégie aussi bien que la fresque n’ont qu’un but : nous montrer l’autre vie comme l’unique souci qui doive occuper et remplir ici-bas le cœur de l’homme.

Nous connaissons assez Vittoria pour comprendre que rien plus que l’esprit de révolte n’était en contradiction avec sa nature ; rationaliste, mais béguine, sentant le flot monter, elle eut vite résolu de jeter par-dessus bord la libre pensée et de gouverner vers le port de refuge. Elle fit sa paix avec l’église, puis s’occupa de ses parens, de ses amis. de ce côté, bien des amertumes lui furent infligées, l’Inquisition n’épargnait personne ; Ascanio, son frère, périt de mort violente, et mystérieusement aussi succomba cette belle Julie de Gonzague, tant pourchassée jadis par les corsaires de Soliman, qui la voulait dans son harem, — deux fois victimée, pauvre femme, pour sa beauté d’abord, ensuite pour ses tendances réformistes. Si cruellement que sévît l’heure présente, Vittoria ne chercha point à s’y dérober. Elle aborda le péril d’un front ouvert, aidant les uns à se sauver, consolant les autres, pratiquant partout cette œuvre de médiation et d’intercession, prérogative de son sexe. En 1544, elle quitta Viterbe et revint à Rome s’établir au couvent des bénédictines de Sainte-Anne ; là elle écrivit ses dernières poésies « en toute humilité, comme il convient à sa nature infime et dans cette haute disposition d’esprit que la majesté de Dieu commande. » Michel-Ange la visitait chaque jour. On dogmatisait, on causait art et politique en tête-à-tête, quelquefois entre amis dissidens, comme eux ralliés ; graves conversations où prenaient part des hommes de science et d’église, et surtout ce cardinal Pole, qui, revenu des mêmes illusions que sa pénitente, continua jusqu’à la fin à diriger sa conscience.

Je ne sais, mais involontairement on se prend à songer à l’Abbaye-aux-Bois. Non point qu’il y ait sujet de comparer Chateaubriand à Michel-Ange, ou l’aimable Mme Récamier à l’illustre personne qui fait si grande figure dans le cercle de la renaissance italienne ; mais, si vous cessez de vous occuper des proportions, si vous élargissez ou diminuez le cadre selon les besoins de l’optique, n’est-ce pas des deux côtés la même solitude, le même écœurement dans le présent, la même nostalgie du passé, de ses agitations, de ses triomphes de ses déceptions et, disons tout, le même rabâchage de la vie au bord de la tombe ? Ce fut au sein de cette intimité pleine de doucet et de mélancolie que se termina