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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/531

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n’en conserve pas moins dans le plus secret sanctuaire du cœur une croyance à elle, un Dieu à part. Ses poésies sacrées venues après les sonnets de piété conjugale, ses rime sacre, comme elle les intitule, émanent de cet état de l’âme et répondent aux dispositions du moment, car la noble femme, aimée et recherchée des meilleurs de ses contemporains, — témoin Michel-Ange, — ne laissait pas de mêler beaucoup de leur esprit et même de leurs défauts à son propre fonds. L’allégorie, le contourné, le maniérisme, voilà pour les défauts ; vous sentez comme un avant-goût du rococo, qui déjà de partout s’annonce : dans une poésie sur la mort du Rédempteur, tous les anges, arrondissant leurs bras en personnages d’élégie, les yeux noyés et la bouche en cœur, veulent aussi mourir, et l’auteur, déplorant son impuissance à rendre une pareille scène, gémit de n’avoir point là, dans son encrier, une goutte du précieux sang pour y tremper sa plume. Je ne veux pas dire que la sophistication et le mauvais goût soient partout. Il y a des pages d’une inspiration simple et vraie, et vous vous délectez à suivre cette belle âme qui s’épanche en discours, en thèses, dont tout homme, pour peu qu’il ait la conscience élevée, voudra s’appliquer la morale : « L’amour de Dieu nous fait passer de la froide atmosphère d’un sombre jour d’hiver à la douce tiédeur d’un printemps qui verdoie, il dissipe les nuages et réveille en nous de pieuses pensées s’enchaînant les unes aux autres comme les perles d’un collier divin. Bienheureuse l’âme qui méprise les fruits et les délices de ce monde, et n’aspire qu’à jouir au sein de Dieu de la béatitude éternelle. » Un léger souffle de protestantisme flotte dans l’air autour de vous, et vous songez à ces légendes peinturlurées de sinople, d’or et d’azur dont les Allemands enguirlandent les murs de leurs parloirs ; rien des macérations ni du cilice, l’unique souci de l’âme et de sa purification : « Plus n’ai que faire d’invoquer le Parnasse ou Délos ; autre est la source vers qui je tends, et le mont que je gravis à cette heure, nul pied humain sans le secours d’en haut n’en saurait atteindre la cime. » Renoncement, apaisement dans le Seigneur ; tout sur cette terre où nous nous agitons n’est que mensonge, il n’y a de vérité qu’au-delà. Ce que chantent ces poésies, le Jugement dernier de Michel-Ange le commente, comme si tous les deux s’étaient donné le mot pour évangéliser le siècle, chacun selon son art et sa puissance. Dies irœ, dies illa, le siècle en effet tourne au sombre ; sur cette Rome catholique et son paganisme universel, il semble que l’année 1527, l’année du siège et des événemens tragiques, se soit levée comme le jour du Jugement, et cette fresque de la Sixtine, qui pour nous n’est qu’une allégorie, pour les contemporains de Michel-Ange fut un symbole, —