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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/529

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prévision de ce qui pourrait arriver. Cet importun prédicant, dont les doctrines avaient pu un moment révolutionner Florence, on s’en était d’un tour de main débarrassé, et maintenant qu’importait à la ville éternelle, à cette reine de la politique et des arts, à cet universel réservoir de vie et des richesses, ce qui se passait l’autre côté des Alpes ? Qu’était-ce alors pour l’Italie que l’Allemagne ? Un pays lointain et barbare, en proie au fanatisme le plus grossier, sans littérature nationale et n’ayant qu’une noblesse inculte, « une province de l’immense empire que le souverain ne visitait que lorsqu’il y avait à châtier des rebelles [1]. » Rien ne nous dit que maintes fois, sur ce sol romain, Luther et Raphaël ne se soient pas heurtés du coude, qu’ils n’aient point échangé leurs regards en se croisant dans quelque rue, celui-ci rêvant à sa Madone, à l’École d’Athènes, à ses maîtresses, celui-là tout entier au tumulte, aux orages soulevés dans sa poitrine par la pestilence ambiante, et dont lui seul parmi ces Moabites semblait respirer l’abominable poison.

Rompre avec le pape, l’attaquer à Rome dans sa double citadelle du spirituel et du temporel, qui l’eût osé ? On n’y songea seulement pas ; tout ce qu’on voulait, c’était amener entre la sainte église et la réformation une de ces transactions qui ne réussissent jamais, pas plus en religion qu’en politique, et n’en sont pas moins l’œuvre toujours caressée des gens du monde. Cependant un capucin de grande importance, Fra Bernardino de Sienne, prit d’autorité la tête du mouvement. Lettrés et non lettrés, seigneurs et populaire, accouraient à ses sermons ; bientôt les églises devenant trop étroites, il prêcha sur les places publiques ; sa parole entraînait la foule. Écoutons un chroniqueur des capucins que cite Ranke : « Sa mise grossière, sa longue barbe descendant sur sa poitrine, ses cheveux gris, son visage pâle, émacié, et son état de faiblesse résultant d’un excès d’abstinence, donnaient à toute sa personne l’apparence d’un saint. » Ce faible de corps était un foudre d’énergie, une manière de La Mennais précurseur, qui, voyant les arrangemens devenir impossibles, jeta le masque et se révolta. Vittoria Colonna, de tout temps portée aux spéculations religieuses, nature à la fois mystique et raisonneuse, avait, quoique d’un pas discret, suivi ce mouvement. Les choses comme les personnes l’intéressaient ; elle était liée avec les cardinaux Pole et Contarini, avec Sadolet, et ne tarda pas à se voir inculpée. Rome a la peau dure, ou plutôt elle fait aisément peau neuve : invasions germaniques et françaises, assauts de la réformation, quels

  1. Herman Grimm, 209.