Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/515

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


train d’exécution, il s’était glissé à pas furtifs dans l’atelier, Michel-Ange, du haut d’un échafaudage qui le dérobait aux regards de l’auguste visiteur, lui décocha, comme par mégarde une planche qui pouvait l’assommer. On sait l’emportement du farouche artiste lorsque Bramante s’introduisit dans une salle que Michel-Ange décorait. C’était à son gré commettre un crime que de violer le silence et le mystère de l’enfantement. N’avait-il pas inventé de se coiffer d’une espèce de phare pour pouvoir travailler la nuit ! Comme ces grelots que les fous de cour mettent à leur bonnet, il attachait à son chapeau tout un appareil de luminaire : Vasari nous raconte qu’il le surprit une fois dans cet accoutrement ; mais l’importun en fut pour ses frais de curiosité : au premier pas qu’il entend près de lui grincer sur le sable, le ver luisant éteint sa lanterne ; ainsi de son flambeau ou de son chapeau fit Michel-Ange, et Vasari demeura coi dans une chambre obscure. Cet homme-là ne se dérangeait pour personne, pas même pour le pape, qu’il traitait en égal et rudoyait selon la circonstance. « Ote-toi de mon soleil, » ce mot de Diogène pourrait être de Michel-Ange, et celui auquel il l’aurait adressé se le fût tenu pour dit. Cœur généreux, parole acerbe, selon qu’il voyait, il prononçait et c’étaient presque toujours les défauts qui lui sautaient aux yeux. Un autre grand Florentin que notre époque a pu connaître et qui certes eût à bon droit invoqué l’illustre descendance, Cherubini, jamais ne sut résister à cette démangeaison de lâcher un cruel sarcasme. Quant à Michel-Ange, il était féroce. « C’est une vraie pitié que ta Pitié, » disait-il à je ne sais quel statuaire, et, parlant au fils de Francesco Francia, jeune et beau garçon, il le chargeait de ce message tout aimable pour l’auteur de ses jours : « Dis à ton père de ma part que les enfans qu’il fait sont mieux que ceux qu’il peint. » N’oublions pas non plus son propos célèbre sur Titien : « C’est un coloriste, mais quel dommage qu’il ne sache pas dessiner ! » Propos amer dont Händel se souvînt plus tard au sujet de Gluck, et Rossini au sujet de Berlioz, lorsque, jugeant l’auteur de la Symphonie fantastique, il s’écriait : « Quelle chance que ce garçon-là ne sache pas la musique, car, s’il la savait, il en ferait de bien mauvaise. » Il est vrai que cette langue, souvent si prompte à la satire, s’est aussi chez Michel-Ange presque toujours trouvée prompte à l’éloge : « Ces portes-là mériteraient d’être les portes du paradis ! » s’écriait-il en présence du chef-d’œuvre de Ghiberti ! Mais sa franchise n’épargnait personne et ce qu’on ne pardonne pas, il mettait à sa façon de dire la vérité une expression d’ironie où se reflétait le sentiment de sa supériorité. Toujours et partout le maître, il se faisait aider par ses élèves, et son atelier, alors formait deux camps : le camp des élus (ceux qu’il estimait dignes de concourir à sa besogne) et le camp des réprouvés