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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/489

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délices aux réalités de ce monde. Raphaël, en ce point, est un païen ; païen dans le même sens que Virgile est chrétien : l’un devance les âges et voit, de l’antique sagesse, se dégager comme une vague aurore du christianisme ; l’autre, à cette heure d’universelle renaissance, regarde en arrière, saisit chez les Grecs un reflet du beau céleste, et se prend à penser, à sentir, à créer, à vivre comme un ancien. O felice e beata anima ! s’écrie Vasari, résumant en un mot le poème de cette incomparable destinée. Parcourez l’histoire des artistes de cette période, vous n’y trouvez que morts violentes et tragiques aventures ; le fer, le poison et le désespoir se disputent la plupart de ces existences : le maître conspire contre son propre élève, et c’est assez d’un peu de gloire pour que d’inexorables Némésis s’acharnent sur vos pas. Songeons à cette infâme ligue d’un Carrache, d’un Guide et d’un Dominiquin contre l’Espagnolet : on le force à quitter Naples ; sa fille qu’il adore, on la lui prend, on la flétrit ; il s’éloigne, s’embarque, ne reparaît plus, fin sinistre et fantastique dont ni les flots ni la terre ne nous diront le secret, et c’est de ce milieu farouche que se détache Raphaël, le sourire aux lèvres, l’étoile au front, reconnu, salué, fêté de tous dès sa venue. Les grands le recherchent, ses élèves l’idolâtrent, les femmes d’elles-mêmes vont à lui.

Qu’un artiste ait ainsi, du premier coup et sans trouver de résistance à vaincre, établi son règne en un pareil temps, n’est-ce pas miracle et don de Dieu ? Cette grâce d’en haut, Mozart aussi l’avait apportée ; comparez : égale absence d’effort dans la production, égale absolue perfection, l’œuvre sortie d’hier semble avoir toujours été ou plutôt vous paraît être venue là pour combler un vide ; au ravissement que cela vous fait éprouver, aucune idée ne se mêle de conception, d’enfantement techniques ; vous vous dites : C’est beau comme Raphaël, comme Mozart, et vous sentez votre admiration s’imprégner de reconnaissance. Mais Mozart connut la misère, les deuils, le découragement, versa des larmes ; qui sait même si le classique poison des Italiens, mis au service d’une jalouse rancune de vieux professeur, ne joua pas un rôle dans sa mort sur laquelle l’obscurité plane encore aujourd’hui ? La vie de Mozart fut un calvaire, celle de Raphaël une apothéose. Au premier tableau qu’il voit de lui, Francia laisse le pinceau s’échapper de ses mains et s’en va mourant d’admiration. Chaque œuvre nouvelle marque un progrès, et ces études d’un art si merveilleux semblent nées d’un sourire. L’or, la renommée le touchent peu, il travaille « pour son contentement, » et s’il a besoin d’aide, c’est à qui s’empressera ; les plus fameux concourent à sa gloire sans qu’il soit jamais question de rivalité ni de querelles ; escorté partout, acclamé, il mène