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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/400

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Unissons-nous, et nous reprendrons notre rang. Vous n’êtes pas assez aveugle pour ne pas remarquer que la politique de l’empire n’est pas naturelle, et que la Russie veut jouer un rôle et poursuit des desseins contraires aux intérêts de la France et de l’Angleterre. » Puis il insista sur les difficultés qu’il rencontrait auprès du roi dont la vanité avait été surexcitée par les flatteries de ses prédécesseurs et qui dans son orgueil se figurait que les ressourcés de l’Angleterre étaient infinies et qu’il suffirait d’une petite guerre pour détruire la puissance de la France. Burke prétend en effet que George III connaissait aussi peu les Français que les habitans du Thibet ou du Kamtchatka, et que Pitt fut entraîné à déclarer la guerre à la France pour complaire à son maître.

D’autre part, les ambassadeurs américains étaient pleins de préjugés et de malveillance contre la France et n’apportaient pas dans les négociations la souplesse et la bonne humeur qui sont utiles dans de pareilles conférences. John Adams blessait les diplomates français et espagnols par ses allures raides et cassantes et son refus obstiné sur la question des pèches de Terre-Neuve, et Jay ne se conciliait pas la sympathie de nos diplomates par ses propos sur nous : Ce n’est pas un peuple moral, ils ne savent pas même ce que c’est. Franklin résistait à cette irritation de ses compatriotes, il répétait qu’il comptait plus sur l’appui de la France que sur la générosité de l’Angleterre, et que si des ressentimens particuliers provoquaient une rupture avec la France, l’Angleterre recommencerait à fouler aux pieds les Américains. Pour achever les négociations et prévenir ce conflit de passions et d’intérêts qui assemblaient de nouveaux nuages et de nouvelles défiances, il proposa de diviser le travail pour l’abréger en le simplifiant, et fit adopter l’idée que les représentans de l’Amérique s’aboucheraient séparément avec chacun des ambassadeurs étrangers pour discuter les intérêts et les réclamations de chaque nation.

La question de Gibraltar fut un moment un des points aigus qui faillit tout brouiller ; mais la victoire de l’amiral Rodney sur le comte de Grasse, le ravitaillement de Gibraltar qui en fut la conséquence, calmèrent les exigences de la France et de l’Espagne ; et Louis XVI, d’après le témoignage de Fitz-Herbert, amena le roi d’Espagne à accepter la Floride en compensation. On a accusé Shelburne d’avoir consenti pendant le cours des négociations à cet abandon de Gibraltar, et Guillaume IV en 1830, à l’arrivée du ministère de lord Grey, exigea de lord Lansdowne une déclaration solennelle qu’il ne renouvellerait jamais la proposition de son père de céder Gibraltar. Or ce n’était pas Shelburne, mais bien le roi George III qui en avait eu un moment la pensée. Le 11 décembre