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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/388

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à l’étroitesse des coteries, au despotisme de certaines familles qui détenaient le pouvoir comme un patrimoine. « N’appartenir à aucun parti, se prononcer sur les mesures sans souci des personnes, voilà mon Credo politique, aimait-il à répéter, et j’en suis fier. » Chatham, sans doute, avait amassé contre lui les mêmes animosités ; mais il y faisait front avec une hauteur et une audace d’insultes qui faisaient rentrer dans la poussière tous les sifflemens venimeux. Il n’était pas donné à tout le monde de pouvoir prendre ces allures d’un Neptune irrité gourmandant les flots et de couvrir la voix des sycophantes sous les applaudissemens d’un peuple qui retrouvait dans son orateur favori la fierté de son patriotisme. La position de Shelburne était plus modeste, et son caractère d’une autre trempe. Une anecdote nous met sur la trace de ce mystère où s’est perdue la perspicacité des plus fins connaisseurs de la nature humaine. Lady Rockingham avait un jour envoyé à lord Shelburne du tabac d’une qualité particulière, qu’il préférait aux autres, dans une tabatière commune. En galant gentilhomme, Shelburne, pour reconnaître cette attention, lui envoya une tabatière de prix. Là-dessus, la dame lui répond : « Je suppose que je ne peux pas vous la renvoyer, ce serait par trop Anglais ; mais permettez-moi de vous dire que votre politesse est trop française. » Ah ! le voilà éclairé, ce mystère d’horreur ! Shelburne se piquait d’avoir les manières, les formes, les délicatesses de la société française ; il n’était pas rude et cassant, raide et empesé ; il tranchait sur les habitudes et la tenue de son pays. Il n’en fallait pas davantage pour le poursuivre, comme un renégat, des soupçons les plus outrageans, et lui prêter tous les vices de duplicité, de perfidie, à une époque où le thème patriotique était de déclamer contre l’immoralité française.


II

Plus grave est le reproche qu’on adresse à lord Shelburne d’avoir servi la politique de George III et d’avoir favorisé les tentatives d’établir le gouvernement personnel. Shelburne, il est vrai, a poursuivi, de concert avec le roi, l’abaissement des grandes familles whigs ; mais leur but était bien différent : l’un songeait à faire triompher la prérogative royale, l’autre à ouvrir à l’esprit moderne, au souffle populaire, aux idées de réforme politique et économique, l’accès du pouvoir. Shelburne n’était pas un dévot royaliste qui, devant le fils de ses rois, abdique tout contrôle et toute indépendance, et lord Edmond nous met sous les yeux quelques réflexions de son aïeul qui ne nous permettent pas de le ranger parmi ces amis du roi qui faisaient si facilement litière des libertés publiques.