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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/386

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projet dès longtemps caressé, l’annexion de l’Ile de Corse, et, le 13 mai 1768, il signa avec les Génois un traité en vertu duquel ils cédaient à la France, en paiement d’une vieille dette, la propriété de cette île. A la nouvelle de ce traité, Shelburne fit remettre entre les mains de Choiseul une protestation énergique. Mais Choiseul savait qu’il ne serait pas soutenu et suivi par les autres ministres. Lord Weymouth, qui depuis la mort de Townshend était devenu secrétaire d’état, sans égard pour les instructions et l’attitude de son collègue, confiait aux ambassadeurs des puissances du nord que jamais l’Angleterre ne ferait la guerre pour la Corse. Ces propos revenaient aux oreilles de l’ambassadeur de France, Châtelet, qui partait sur l’heure pour Paris, afin d’instruire Choiseul de ces dispositions du ministère anglais. Ce témoignage de Châtelet était confirmé à la table du ministre par un grand jurisconsulte, lord Mansfield, de passage à Paris. « Le ministère anglais, disait-il, est trop faible et le peuple anglais trop sage pour déclarer la guerre pour un motif si futile. »

Cette timidité n’échappait pas au regard pénétrant du grand Frédéric, qui la signalait en ces termes à son ambassadeur à Londres : « Pour ce qui regarde l’île de Corse, il pourrait m’être plutôt indifférent que la France tâche d’en faire l’acquisition en faveur d’un tiers, ou quelles autres vues elle pourrait avoir à cet égard. Je remarque seulement que le gouvernement anglais, manifestant si peu de vigueur dans ses mesures vis-à-vis de la France et de l’Espagne, rendra toujours plus entreprenantes ces deux couronnes, et s’imposera de la sorte à lui-même la nécessité d’abandonner le système pacifique qu’il paraît avoir si fort à cœur au moment présent. » Aussi Choiseul, sans se laisser troubler par les protestations de Shelburne, derrière lesquelles il n’y avait pas une flotte prête à appareiller, renonce à tous les ménagemens qu’il avait conservés jusqu’à ce moment, et recommandés à ses subordonnés ; son ton devient plus net et fier ; il ne cache plus ses desseins, et il envoie l’ordre à Chauvelin de partir pour la Corse avec une armée formidable. C’est le talent de l’homme d’état de savoir reconnaître ces défaillances de la volonté chez ses adversaires, et de donner au moment opportun un coup de barre hardi pour entrer au port. La politique la plus funeste pour un grand peuple est celle qui s’arrête suspendue entre deux desseins, qui inquiète l’ennemi sans le désarmer ni l’abattre. Le ministère anglais, disait Choiseul, ne veut pas faire la guerre et ne sait pas faire la paix. Surpris en effet par l’audace de Choiseul, Grafton, comme tous les gens faibles, dont l’esprit et le courage se réveillent après l’événement, aurait voulu favoriser sous main la résistance de Paoli, faire passer