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Page:Revue des Deux Mondes - 1878 - tome 25.djvu/345

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avant de parvenir au dehors, rappelle les sens à leurs fonctions lorsqu’ils ont réparé leurs forces épuisées. Son action ne cesse donc jamais ; elle se transforme. Sa fatigue venant de la pensée, elle prend son repos dans le rêve. Ce genre de repos, elle ne se le donne pas seulement dans la nuit, mais dans le jour, et alors le rêve s’appelle rêverie. L’esprit, entraîné par l’apparition irréfléchie des objets ou par le souvenir non combiné des impressions et des sentimens, se laisse aller au courant mobile de ses libres et fantastiques imaginations aussi bien dans la rêverie, qui est le songe du jour, que dans le songe, qui est la rêverie de la nuit. »


Pour le soin scrupuleux des moindres détails, pour la délicatesse exquise de l’analyse et la perfection suprême de la forme, ce morceau se détache en relief et force l’admiration. On dirait que M. Mignet a vécu dans une intimité étroite avec celui qu’il fait connaître, et qu’en disciple respectueux il s’est assimilé ses doctrines ; mais en lisant les autres notices on fait une remarque semblable, parce que partout on retrouve la même fidélité consciencieuse, la même application vigilante à ne rien omettre d’essentiel, le même soin attentif de pénétrer jusqu’au fond de l’âme des personnages étudiés et de surprendre le secret de leurs mobiles. Tour à tour philosophe profond avec Broussais, Destutt de Tracy, Cabanis, Schelling, Jouffroy, Laromiguière, de Gérando et Cousin, diplomate pénétrant avec Talleyrand, Bignon et Rossi, jurisconsulte éclairé avec Livingston, Merlin, Siméon, Portalis, Savigny, homme d’état expérimenté avec Sieyes, Rœderer, Tocqueville, lord Brougham et le duc Victor de Broglie, économiste judicieux avec Charles Comte et Dunoyer, historien éminent avec Sismondi, Droz, Ancillon, Hallam, Macaulay et Thierry, M. Mignet a fait preuve d’une aptitude en quelque sorte universelle. Comme il n’est pas une seule question politique, morale ou sociale sur laquelle il n’ait jeté les lumières de sa haute raison, cet ensemble d’études magistrales est l’exposé le plus complet des grandes idées qui, depuis un siècle, remuent le monde. Nous emploierions le mot d’encyclopédie, s’il n’éveillait point la pensée de longs développemens et s’il n’excluait pas la concision et la sobriété qui distinguent le talent de M. Mignet. Mais, pour l’universalité des sujets sur lesquels il a semé à pleines mains tant d’aperçus nouveaux et élevés, rien ne surpasse dans notre littérature cette substantielle collection.

Ce n’est pas sur la France seule que l’historien-orateur porte son attention. Tantôt il suit lord Brougham en Angleterre, et, en quelques pages saisissantes, il décrit les institutions de cette grande nation. Tantôt il accompagne Bignon en Pologne, et il jette une vive clarté sur les causes de la chute de cette nation infortunée. Tantôt il